Ne pas se contenter d’aller au-devant des femmes : leur donner les moyens d’agir

Par Heather Doyle, conseillère technique principale pour les questions de genre

dans Opinions le 12 mai 2016

Nous sommes à une période charnière pour les femmes et les jeunes filles dans le monde entier. En mars dernier, la Commission de la condition de la femme a tenu sa soixantième session, le premier examen important à l’échelle intergouvernementale pour évaluer le programme de développement à l’horizon 2030 et les stratégies en matière de santé mondiale qui ont été définis en septembre et sont axés sur les questions de genre.

La communauté internationale se réunira la semaine prochaine à l’occasion de « Women Deliver », la conférence la plus importante de ces dix dernières années consacrée aux droits et au bien-être des femmes et des jeunes filles. Ces étapes majeures représentent bien plus que des sujets en vogue en matière de développement : elles offrent des occasions majeures de mesurer et de mettre en évidence les efforts déployés à l’échelle mondiale pour remodeler de manière significative la santé, l’éducation, la sécurité et le bien-être socio-économique des femmes.

Dans ce cadre, il est primordial que la communauté sanitaire mondiale apporte la preuve de progrès mesurables dans son travail visant à atteindre les femmes et les adolescentes, deux populations capitales pour mettre fin aux épidémies de VIH, tuberculose et paludisme d’ici à 2030. Cela sera possible grâce à des investissements basés sur des éléments concrets dans la programmation de services sociaux et de santé complets et de qualité. Plus important encore, les femmes et les jeunes filles ont besoin de services et de programmes intégrés, ce qui nécessitera une collaboration étroite de tous les partenaires.

Des interventions de qualité pour atteindre toutes les jeunes filles

Les femmes et les jeunes filles sont confrontées à de graves difficultés en matière d’accès aux services de lutte contre le VIH, la tuberculose et le paludisme, et le risque auquel elles sont exposées est renforcé par des inégalités structurelles fondées sur le genre. Ainsi, plus de 1000 adolescentes et jeunes femmes sont infectées par le VIH chaque jour et les femmes d’Afrique australe ont deux fois plus de risques de vivre avec le VIH que les hommes du même âge. De même, le sida et la tuberculose font partie des principales causes de mortalité des femmes en âge de procréer. Les femmes enceintes sont également particulièrement exposées au risque de paludisme. Au Nigeria, par exemple, cette maladie est responsable de 11 pour cent de la mortalité maternelle.

Les moyens que le Fonds mondial alloue à la prise en considération des problèmes liés au genre ont augmenté de manière considérable ces six dernières années, et ils représentent aujourd’hui environ 60 pour cent du total de ses investissements, ce qui donne des résultats manifestes : entre 2005 et 2014, la mortalité liée au sida parmi les femmes a chuté de 58 pour cent dans les pays d’Afrique les plus touchés par l’épidémie. Les retombées se traduisent également par l’amélioration des conditions de vie de millions de femmes et de jeunes filles. D’après les estimations de l’ONUSIDA, environ 40 pour cent des femmes enceintes vivant dans les pays à revenu faible ou intermédiaire bénéficient de conseils et de dépistages du VIH, et la proportion de femmes enceintes vivant avec le VIH qui reçoivent un traitement antirétroviral a augmenté pour passer de 11 pour cent en 2009 à 62 pour cent en 2014.

Cependant, pour atteindre les objectifs mondiaux en matière de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, il sera nécessaire de changer notre manière de travailler, à savoir fournir des services de santé qui puissent atteindre les femmes et les jeunes filles qui souffrent le plus des inégalités fondées sur le genre. Les services de dépistage à l’échelle individuelle et communautaire peuvent être très efficaces dans les contextes à forte charge de morbidité liée au VIH. De même, la prophylaxie préexposition peut prévenir l’infection au VIH, notamment chez les adolescents.

La réponse passe également en grande partie par l’intégration de services et par le renforcement des approches communautaires. À tire d’exemple, au Kenya, les investissements du Fonds mondial ont permis d’intégrer le dépistage de la tuberculose dans les programmes de prévention de la transmission du VIH de la mère à l’enfant. Ainsi, le nombre de femmes dépistées pour la tuberculose au cours des visites prénatales a augmenté de 43 pour cent. Le Fonds mondial investit également dans les traitements préventifs intermittents au cours de la grossesse pour réduire le risque de paludisme chez les femmes enceintes.

En Éthiopie, où 60 à 80 pour cent du taux de mortalité annuel est lié à des maladies que l’on peut prévenir, comme le paludisme, la pneumonie ou la tuberculose, nos investissements ont eu des conséquences remarquables. Le Fonds mondial a contribué à hauteur de plus de 28 millions de dollars US au programme du gouvernement destiné aux agents de vulgarisation sanitaire qui a formé des dizaines de milliers d’agents de santé communautaires, en majorité des femmes, pour fournir des services de santé de base aux femmes vivant dans les zones rurales isolées. Ces efforts ont permis de faire passer de 15 à 40 pour cent la proportion de femmes utilisant des méthodes de planification familiale.

Avoir une vision globale du développement

Il est essentiel d’intégrer des interventions dans l’ensemble des secteurs du développement. Comme le journal The Lancet l’a illustré l’an dernier, les preuves s’accumulent pour dire qu’il existe un rapport entre l’éducation et la prévention du VIH parmi les adolescentes.

Dans ce contexte, une étude menée au Botswana l’année dernière a révélé que pour chaque année de scolarité supplémentaire, le risque d’infection au VIH reculait de 8 pour cent. Une étude de 2014 montre également le rapport entre l’investissement dans les programmes existants de lutte contre le paludisme du Fonds mondial et la poursuite de la scolarité des enfants. Cette étude estime que si le Fonds mondial est capable de décaisser seulement 50 cents [ télécharger en English ] supplémentaires par an et par personne pour les investir dans le parcours scolaire des enfants, ils resteraient presque une année scolaire de plus dans l’enseignement. Or, une année de scolarité supplémentaire signifie une réduction du risque de VIH, de grossesse prématurée et d’autres risques et, pour les filles, chaque année supplémentaire entraîne une augmentation de 10 à 20 pour cent de leurs futurs revenus à l’âge adulte.

Comme l’a souligné l’organisation des Amis du Fonds mondial pour la lutte contre le sida la tuberculose et le paludisme, des partenaires tels que le PEPFAR, l’Initiative du Président des États-Unis contre le paludisme, le ministère britannique pour le Développement international, l’Organisation mondiale de la Santé, l’ONUSIDA, Halte à la tuberculose, l’UNICEF, ONE et la Fondation Bill et Melinda Gates, renforcent leur collaboration dans cette voie. Le PEPFAR cherche à augmenter aussi bien la disponibilité que l’utilisation des données pour aider à stimuler l’innovation à travers l’initiative DREAMS, qui se concentre sur le rôle moteur des femmes et des jeunes filles pour arriver à une génération débarrassée du sida.

En disposant de données davantage ventilées par genre et par âge, il nous sera possible de mieux comprendre les problèmes liés au genre en matière de santé et de répondre en temps réel aux besoins critiques. C’est pourquoi le Fonds mondial investit dans l’amélioration des systèmes de données nationaux dans plus de 50 pays. Par exemple, au Soudan du Sud, le soutien du Fonds mondial a permis de mettre en place une plateforme adaptée de systèmes d’information sur la gestion sanitaire capable de fonctionner malgré les insuffisances des infrastructures de télécommunications du pays. Ainsi, 100 pour cent des états qui composent le pays ont alimenté en résultats le système national, en fournissant notamment des données ventilées par genre.

Prochaines étapes

À l’horizon 2030, la communauté internationale doit se rassembler pour financer les programmes de santé et de développement qui proposent des soins globaux pour tous. Le succès dépendra de notre capacité à comprendre comment atteindre les femmes et les jeunes filles à travers ces services.

Cependant, tous ces efforts seront vains si l’on ne lutte pas contre la discrimination et contre les normes sociales affligeantes en matière de genre qui considèrent que la vie d’une fille est moins importante que celle d’un garçon et à cause desquelles les filles sont trop souvent victimes de violences. Enfin, nos investissements doivent donner aux femmes et aux jeunes filles la capacité de prendre des décisions concernant leur propre vie. Leur santé et leur bien-être sont des éléments clés pour améliorer la santé et le bien-être de tous. C’est ainsi que nous mettrons fin aux épidémies, que nous préviendrons les maladies, que nous lutterons contre la pauvreté et que nous continuerons à sauver des vies.

Cet article a été publié à l’origine sur Devex le 10 mai 2016.