Durban 2016 : Porter témoignage de l’Histoire

Par Ernest Waititu

dans Opinions le 19 juillet 2016

En ces temps agités pour la planète, des milliers de personnes se sont réunies lundi soir à Durban, en Afrique du Sud, dans le but déclaré de trouver le moyen de sauver plus de vies, en défendant ce qui est juste. Loin de la haine et de la violence qui font les gros titres des médias, l’heure était venue de penser à un objectif plus vaste. À l’occasion de l’ouverture de la Conférence 2016 sur le sida, les mots qui ont résonné dans le gigantesque centre des congrès parlaient de compassion, tout en exigeant un accès et des droits au traitement. Il était indéniable que les progrès avaient été historiques depuis la dernière fois que cette conférence s’était tenue ici, et le monde du sida avait pris une toute autre tournure. C’était un moment de véritable humanité, et j’ai eu le privilège d’y assister.

Plus tôt dans la journée, j’ai rejoint, dans le centre-ville de Durban, une foule de manifestants qui exigeaient un accès total et des droits. J’avais bien conscience qu’en 2000, des gens avaient arpenté les mêmes rues avec un message plus simple. À l’époque, ils voulaient rompre le silence, dénoncer les personnes au pouvoir que le sida laissait indifférentes. En 2000, nombreux, parmi ces manifestants, avaient des proches et des amis qui mouraient de la maladie. Le traitement anti-VIH coûtait plus de 10 000 dollars US par an et nul ne parvenait à entrevoir une solution à la mesure de la crise. Les dirigeants sud-africains d’alors rejetaient les aspects scientifiques du traitement antirétroviral et laissaient les gens mourir, en faisant comme si rien de tout cela n’était choquant.

Rien ne semblait pouvoir arrêter le sida. Les gens étaient terrifiés de voir l’épidémie se propager sans qu’il soit possible de l’enrayer. Les dirigeants politiques ne semblaient même pas s’en préoccuper. Malgré tout, les militants anti-sida qui sont venus à Durban en 2000 étaient portés par leur détermination à en venir à bout. Personne ne savait si c’était véritablement possible, mais certains ont décidé d’essayer.

« Il faut faire quelque chose de toute urgence », a déclaré Nelson Mandela lors de la conférence. « Nous devons être concentrés, faire preuve de stratégie, mobiliser l’ensemble de nos moyens et de nos alliances et tenir bon jusqu’à ce que nous remportions cette guerre. » Nkosi Johnson – un militant âgé d’à peine 11 ans – a lancé un appel pour que chacun soit traité de la même manière : « Nous sommes des êtres humains, nous sommes tous pareils. » Nkosi est mort moins d’un an après avoir pris la parole à la conférence.

La conférence 2000 a été un vecteur de changement. En regardant ce qui s’est passé, nous pouvons désormais voir que jamais auparavant au cours de l’Histoire de l’humanité, une maladie n’avait déchaîné autant de passion et de détermination, ni conduit à des changements d’une telle ampleur. Dans le monde, ce sont aujourd’hui 17 millions de personnes qui bénéficient d’un traitement, dont plus de 3 millions rien qu’en Afrique du Sud, plus que n’importe quel autre pays.

Il reste beaucoup à faire. Certes, des millions de personnes sont sous traitement, mais tant d’autres n’y ont toujours pas accès. Les obstacles auxquels nous nous heurtons désormais sont des problèmes de discrimination profondément ancrés dans la société. Comme l’a fait remarquer Charlize Theron dans son discours d’ouverture, le sexe n’est pas le vecteur du VIH, contrairement au sexisme, au racisme et à l’homophobie. On ne peut qu’être horrifiés de constater que l’injustice reste l’un des moteurs du VIH, avec des taux d’infection bien trop élevés au sein des populations-clés comme les adolescentes et les jeunes femmes, les hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes, les personnes transgenres, les professionnels du sexe et les consommateurs de drogues.

La communauté qui lutte contre le sida a conscience que 16 ans après la première conférence de Durban, nous n’avons accompli à peine que la moitié de la tâche pour en finir avec le sida. En 2000, le fossé concernait les inégalités entre riches et pauvres en matière d’accès au traitement anti-VIH. Aujourd’hui, ces inégalités séparent la société en générale des nombreux groupes marginalisés. Si la communauté internationale nourrit le moindre espoir d’en finir avec cette épidémie d’ici 2030, elle doit faire face à cette injustice.

Les calicots de la marche d’hier et les bannières de la cérémonie d’ouverture égrainaient les souhaits que les délégués portaient dans leur cœur et les revendications dont ils sont les messagers au nom des millions de personnes qui continuent de souffrir. Il faudra des efforts décisifs pour atteindre ces personnes et en finir avec le sida. Si Durban peut nous enseigner quelque chose, c’est bien que la détermination peut accomplir des miracles.