Les seize prochaines années

Par Mark Dybul, Directeur exécutif

dans Opinions le 04 août 2016

Le retour historique de la Conférence internationale sur le sida à Durban, en Afrique du Sud, a été l’occasion de célébrer les progrès accomplis contre l’épidémie de sida au cours des seize années écoulées, mais aussi de mesurer le chemin qu’il reste à parcourir. La période qui sépare les éditions 2000 et 2016 de la conférence nous enseigne, peut-être de la façon la plus marquante de l’histoire, combien nous pouvons accomplir lorsque le pouvoir de l’humanité est mobilisé au service d’une cause.

En 2000, lorsque le monde s’est réuni à Durban pour la première conférence internationale sur le sida à être organisée en Afrique, la maladie faisait rage. Pour la majorité des patients, le sida était synonyme d’une condamnation à mort. Les riches avaient accès aux traitements de pointe, pour un coût de près de 10 000 dollars US par an. À ce prix, de tels traitements étaient hors de portée des personnes démunies qui mourraient, par millions. Cette injustice, ainsi que les plaidoyers de Nkosi Johnson, un garçon d’à peine 11 ans qui succomberait plus tard au sida, et de leaders d’opinion mondiaux tels que Nelson Mandela, ont poussé le monde de la santé à agir.

Aujourd’hui, une personne vivant avec le VIH peut être placée sous traitement antirétroviral pour à peine 94 dollars US par an. Plus de 17 millions de personnes bénéficient d’un tel traitement, dont la moitié grâce à des programmes soutenus par le Fonds mondial. Le taux de mortalité lié au sida a chuté de 41 pour cent. Jamais auparavant, au cours de l’histoire de la santé mondiale, autant de bonnes volontés n’avaient fait front commun contre une maladie.

Alors que la Conférence 2000 avait révélé au monde les inégalités entre riches et pauvres qui alimentaient l’épidémie de VIH, l’édition 2016 a souligné celles qui existent entre la population générale et les groupes encore en proie à l’ostracisme et à la discrimination. Les décès liés au sida ont plus que triplé chez les adolescents, faisant de la maladie la deuxième cause de mortalité dans cette tranche d’âge. En Afrique australe, la maladie frappe de manière disproportionnée les filles et les jeunes femmes, chez lesquelles on enregistre 6 000 nouvelles infections par semaine. Les populations-clés, comme les personnes transgenres, les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes et les consommateurs de drogues, sont particulièrement touchées par le VIH. Les femmes transgenres, notamment, courent 49 fois plus de risques de vivre avec le VIH que le reste de la population. Cette situation est inacceptable. Elle montre, par ailleurs, que le VIH est un fléau d’origine sociale et culturelle autant qu’un virus. De ce fait, les solutions médicales, à elles seules, ne suffisent pas. Pour maîtriser l’épidémie de VIH, il nous faut devenir meilleurs et libérer tout notre potentiel.

Malgré des preuves solides que le traitement freine la transmission du VIH en réduisant la concentration du virus dans le corps, la Conférence a donné matière à réflexion en rappelant que la réussite dans des études soigneusement menées au sein de populations choisies n’avait toujours son corolaire dans la vraie vie. Ainsi, une étude importante a révélé qu’un renforcement du traitement dans une zone de forte transmission n’avait eu aucune incidence sur la prévention. Cela met peut-être encore plus en évidence l’aspect humain des efforts menés pour en finir avec l’épidémie de VIH.

La Conférence 2016 a aussi mis en lumière les incertitudes qui planent sur la lutte contre le VIH. Les participants ont en effet exprimé leurs préoccupations quant à la place qui lui sera accordée dans un contexte marqué au sceau de priorités mondiales de plus en plus nombreuses et d’un paysage politique changeant. D’autres se sont inquiétés de la baisse des crédits alloués à la recherche et au développement, ainsi qu’aux programmes de traitement et de prévention dans le domaine du VIH.

Ces points sont extrêmement importants. Un rapport, publié un peu plus tôt cette année par la Fondation Kaiser et l’ONUSIDA, signale qu’en 2015, les financements publics en faveur de la lutte contre le VIH dans les pays à faible revenu et à revenu intermédiaire ont diminué pour la première fois en cinq ans. Parallèlement, nous disposons d’un plus grand nombre d’éléments montrant que les nouvelles infections à VIH, notamment chez les adolescentes et les jeunes femmes, n’ont pas reculé au cours des cinq dernières années. Ce constat illustre à quel point il est urgent d’élargir les programmes de prévention combinée du VIH. En outre, les millions de personnes qui attendent encore d’entamer un traitement constituent un autre sujet de préoccupation majeur. L’objectif mondial est d’avoir 30 millions de personnes traitées contre le VIH d’ici 2020. Avec 17 millions de personnes actuellement sous traitement, cela suppose de prendre en charge 13 millions de personnes supplémentaires au cours des quatre prochaines années. Une telle ambition requiert davantage de financements et un engagement plus solide.

Néanmoins, la conférence a également été porteuse d’espoir. Dans une époque apparemment dominée par le repli sur soi, alors que la haine et la violence font la une de l’actualité, plus de 16 000 personnes se sont réunies à Durban et ont clamé haut et fort que l’amour, le sacrifice et l’altruisme forment un but supérieur vers lequel nous devrions tous tendre.

La Conférence 2000 appelait le monde à intensifier la lutte contre le VIH et le sida. Et nous l’avons fait : en l’espace de seize ans, nous sommes allés au-delà de nos espérances les plus folles. La Conférence 2016, quant à elle, a rappelé au monde que le combat n’est pas terminé, et que les progrès si durement accomplis ces seize dernières années pourraient être progressivement anéantis si nous ne pérennisons pas les investissements et les efforts consacrés à cette cause.

En septembre, le monde aura l’occasion de renouveler son engagement en faveur de la lutte contre le VIH et le sida. En effet, les donateurs, les gouvernements et les militants se réuniront à Montréal, au Canada, pour lever des fonds qui permettront au partenariat du Fonds mondial de poursuivre le travail qu’il mène dans le monde entier pour vaincre le sida, la tuberculose et le paludisme, et pour mettre en place des systèmes résistants et pérennes pour la santé. Le Fonds mondial a besoin de 13 milliards de dollars US pour une période de trois ans à compter de 2017. Combiné à des hausses significatives des financements nationaux et au maintien d’autres contributions extérieures, cet investissement sauvera 8 millions de vies, ce qui portera à plus de 30 millions le nombre total de vies sauvées grâce au partenariat du Fonds mondial d’ici 2020. En revanche, si nous ne parvenons pas réunir ensemble ces fonds, non seulement nous ne pourrons pas progresser vers l’élimination du VIH en tant que menace pour la santé publique, en raison de sa forte progression chez les jeunes, mais nous risquons aussi fort de perdre le contrôle de l’épidémie.

Promouvoir un programme de justice sociale plus ambitieux constitue la seule issue possible pour venir à bout du sida. Il faudra redoubler d’efforts pour soutenir le rythme des avancées et de l’impact enregistrés ces seize dernières années. Mais aujourd’hui, nous avons un avantage par rapport à la situation qui était la nôtre en 2000 : nous possédons désormais les connaissances et les outils pour mettre fin aux épidémies de VIH, de tuberculose et de paludisme. Ensemble, nous pouvons être la génération qui aura perdu le combat contre ces trois maladies, ou celle qui en aura fini avec leur forme épidémique. Pour de bon.