Questions/Réponses : Lucica Ditiu et Mohammed Yassin à propos des millions de patients tuberculeux manquant à l’appel

Par Mme Lucica Ditiu, Directrice exécutive du partenariat Halte à la tuberculose, et M. Mohammed Yassin, conseiller principal pour la tuberculose au Fonds mondial

dans Opinions le 21 mars 2017

En perspective de la Journée mondiale de lutte contre la tuberculose 2017, nous avons posé quelques questions à Mme Lucica Ditiu, Directrice exécutive du partenariat Halte à la tuberculose, et à M. Mohammed Yassin, conseiller principal pour la tuberculose au Fonds mondial, sur les efforts actuels de lutte contre la tuberculose et la crise des millions de cas manquant à l’appel dans le monde.

Q : Quelle est la situation actuelle en termes de tuberculose dans le monde ?

LD : Premièrement, grâce aux meilleures données dont nous disposons, nous savons aujourd’hui que la charge de morbidité de la tuberculose est bien plus lourde que ce que l’on pensait. À l’heure actuelle, la tuberculose est la maladie infectieuse qui tue le plus de personnes. Deuxièmement, le déclin de la maladie est très lent – les avancées actuelles sont loin d’être sur la bonne voie par rapport à l’objectif de développement durable de mettre fin à l’épidémie de tuberculose d’ici 2030. Troisièmement, nous sommes enlisés dans une situation dans laquelle des millions de personnes atteintes de tuberculose ne reçoivent pas les soins dont elles ont besoin – c’est ce qu’on appelle les cas manquants. Nous devons nous améliorer en matière de déploiement de nouvelles technologies de diagnostic et de nouveaux médicaments, de modernisation des données et de la tenue des registres et de participation des communautés pour réduire le rejet social et soutenir les patients tuberculeux pendant toute la durée de leur traitement.

Q : Qu’est-ce qu’on entend par « cas manquants » – si on sait qu’ils existent, comment et pourquoi manquent-ils à l’appel ?

LD : Le mot « manquant » se rapporte à l’écart entre le nombre de personnes atteintes par la tuberculose chaque année selon les estimations de l’OMS et le nombre de personnes signalées chaque année aux programmes nationaux de lutte contre cette maladie, et donc à l’OMS. Essentiellement, ces patients manquent à l’appel parce que nous n’avons pas fait assez pour éliminer les obstacles qui entravent leur accès aux services appropriés. Le résultat est que bon nombre de ces personnes mourront ou resteront malades et continueront de transmettre la maladie ou, si elles reçoivent des médicaments inappropriés, développeront une résistance aux médicaments.

Q : Pourquoi le Fonds mondial accorde-t-il la priorité aux patients tuberculeux « manquants » ? Comment les financements à effet catalyseur renforcent-ils les efforts existants ?

MY : Les cas manquants de tuberculose et la tuberculose pharmacorésistante constituent des défis majeurs dans la riposte à la maladie. Notre objectif est d’enrayer la transmission et de réduire les affections et les décès dus à la tuberculose, c’est pourquoi il est urgent de parvenir à ces patients manquant à l’appel et de les traiter. Élargir les interventions et les outils existants est important, mais ce n’est pas la réponse pour accélérer la réduction de la charge de morbidité de la tuberculose à l’échelle mondiale. Il est nécessaire de changer radicalement la donne. Les financements à effet catalyseur en faveur de la lutte contre la tuberculose visent à soutenir des programmes novateurs permettant d’identifier les cas manquants, de rassembler des éléments probants et d’intensifier les démarches les plus efficaces.

Q : Outre par son soutien financier, le Fonds mondial aide-t-il d’autres manières les pays à trouver les patients atteints de tuberculose et à les traiter ?

MY : Les subventions du Fonds mondial peuvent être utilisées pour mobiliser des fonds supplémentaires auprès de sources nationales et autres en vue d’atteindre les cas manquants. En plus de soutien financier, nous avons besoin d’engagement politique, de sensibilisation des communautés, d’innovation et de participation des prestataires du secteur privé pour accélérer la détection et la prise en charge des cas manquant à l’appel.

Q : Assiste-t-on à une stagnation des efforts de recherche des cas manquants ?

MY : Il faut bien reconnaître que les efforts actuels sont inadéquats. L’augmentation du nombre de cas identifiés est limitée, voire inexistante, ce qui ne correspond tout simplement pas au nombre estimé de nouveaux cas de tuberculose, notamment pharmacorésistante. Cela veut dire que le nombre de cas manquants a en réalité augmenté, passant à 4 millions en 2015, soit 40 pour cent du nombre estimé de nouveaux cas dans le monde.

Nous savons, par exemple, que de nombreux patients accèdent aux services en dehors des programmes nationaux de lutte contre la tuberculose. Il est donc crucial que tous les prestataires de soins soient engagés et soient dotés des outils et des informations dont ils ont besoin pour offrir des services de prise en charge de la tuberculose de qualité, et qu’ils signalent ces patients aux programmes nationaux afin de réduire le nombre de cas manquant à l’appel. Nous avons fait des progrès en matière d’engagement des prestataires du secteur privé, mais nous pouvons accomplir davantage.

Q : Que peut-on faire pour accélérer l’impact ?

LD : Comme l’a dit Mohammed, le Plan mondial pour éliminer la tuberculose 2016-2020 appelle à un changement radical de notre démarche si nous voulons parvenir à mettre fin à la tuberculose d’ici 2030, ce qui suppose un effort massif et bien coordonné pour intensifier la prise en charge, déployer de nouveaux outils et médicaments et renforcer les interventions visant à atteindre les personnes qui sont hors de portée des démarches actuelles.

Il y a tout de même de bonnes nouvelles : Nous commençons à voir des pays en train de lancer des initiatives pour changer les choses. De plus en plus de chefs d’État de pays à forte charge de morbidité se joignent à la lutte contre la tuberculose et en assument la direction. La réunion de haut niveau de l’Assemblée générale des Nations Unies sur la tuberculose – la première d’une telle ampleur consacrée à la lutte contre cette maladie – est une occasion décisive de gagner ces dirigeants à la cause de la lutte contre la tuberculose et d’obtenir un engagement de haut niveau.