L’épidémie de COVID-19 menace d’abord les pauvres et les exclus

Par Peter Sands, Directeur exécutif du Fonds mondial
dans Opinions le 11 mars 2020

Au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, nous sommes pleinement conscients du fait que les personnes pour lesquelles nous œuvrons − à savoir les pauvres et les exclus touchés par ces trois maladies dans le monde entier − sont également celles qui risquent le plus de contracter le virus responsable de la COVID-19. Les systèmes de santé fragiles des pays dans lesquels nous investissons ne seront pas en mesure de contenir une épidémie qui semble pouvoir déjouer les stratégies de prévention les plus drastiques. Les personnes qui vont contracter la maladie ne bénéficieront pas de la prise en charge offerte par des systèmes de santé financièrement mieux dotés.

Les possibles répercussions de cette épidémie sur les programmes de prévention et de traitement du VIH, de la tuberculose et du paludisme sont peut-être ce qui devrait nous alarmer encore davantage. Durant l’épidémie d’Ébola qui a sévi en Afrique de l’Ouest de 2014 à 2015, le nombre de décès supplémentaires causés par le VIH, la tuberculose et le paludisme − conséquence indirecte de l’épidémie − a dépassé celui des décès provoqués directement par le virus Ébola. Des mères ont attendu avant d’emmener leurs enfants fiévreux dans un dispensaire par crainte de contracter la maladie. L’accès aux traitements pour les personnes vivant avec le VIH ou atteintes de tuberculose a été perturbé. Les agents de santé communautaires, les médecins et les laboratoires ont consacré toute leur énergie et toutes leurs ressources à l’épidémie d’Ébola. On devine facilement comment des systèmes de santé fragiles pourraient être submergés par l’épidémie de COVID-19, entraînant la mort de nombreuses personnes des suites des complications respiratoires provoquées par le coronavirus SARS-CoV-2, mais également − et en nombre peut-être plus important − d’une résurgence du VIH, de la tuberculose et du paludisme.

Les enjeux sont immenses. Chaque année, près de 2,6 millions de personnes meurent des trois plus importantes maladies infectieuses qui touchent l’humanité. Si le nombre de décès a diminué de près de moitié en dix ans, il n’en reste pas moins élevé. Replacé dans le contexte actuel, cela signifie qu’environ 440 000 personnes sont mortes du sida, de la tuberculose et du paludisme depuis que la COVID-19 a été détectée il y a deux mois.

Forts du succès de la conférence de reconstitution des ressources du Fonds mondial en octobre 2019, durant laquelle les donateurs se sont engagés à hauteur de 14 milliards de dollars US − un montant sans précédent −, nous travaillons intensément avec les pays et d’autres partenaires à la mise au point et au lancement de la prochaine phase d’interventions, avec comme objectifs de faire baisser de près de moitié le nombre de victimes que font chaque année le VIH, la tuberculose et le paludisme à l’horizon 2023 et de réduire fortement les taux d’incidence de ces trois maladies. Persister à faire la même chose ne nous permettra pas d’atteindre la cible de l’objectif de développement durable (ODD) nº 3 relative à la fin des épidémies de VIH, de tuberculose et de paludisme d’ici 2030. La riposte à ces maladies doit s’intensifier.

L’épidémie de COVID-19 pourrait nous faire sortir de notre trajectoire. Même si nous ne savons pas si les personnes infectées par le VIH, la tuberculose ou le paludisme seront plus vulnérables face au nouveau virus, les éléments disponibles à ce jour montrent que le risque d’être plus sévèrement affecté par la COVID-19 est plus élevé chez des patients atteints d’une autre maladie. Les personnes qui vivent avec le VIH sont généralement immunodéprimées et celles qui sont atteintes de tuberculose peuvent avoir un trouble respiratoire préexistant. Dans la mesure où les systèmes de santé relativement fragiles des pays dans lesquels nous investissons peinent à répondre à l’épidémie de COVID-19, le risque est grand de voir les programmes de prévention et de traitement du VIH, de la tuberculose et du paludisme connaître des perturbations. Les ressources et l’attention vont se concentrer sur des mesures destinées à contrer la menace immédiate. La peur de contracter la COVID-19 dissuadera certaines personnes de se rendre dans des établissements de santé alors qu’elles ont besoin de se faire dépister et traiter rapidement pour le VIH, la tuberculose ou le paludisme. Par ailleurs, le battage médiatique, la peur et des mesures de santé publique mises en place à la hâte pour limiter les contacts sociaux pourraient avoir pour effet d’aggraver les obstacles liés à la stigmatisation et aux droits de l’Homme que rencontrent les communautés marginalisées.

La réponse du Fonds mondial comporte trois volets principaux. Tout d’abord, nous déterminons les risques potentiels que fait peser l’épidémie de COVID-19 sur notre mission principale − la lutte contre le VIH, la tuberculose et le paludisme − et nous prenons des mesures pour limiter ces risques. Par exemple, il pourrait être judicieux de lancer des initiatives de prophylaxie antipaludique dans les zones fortement touchées par le paludisme où sévit la COVID-19. C’est une stratégie à laquelle nous recourons déjà pour protéger les enfants de l’épidémie d’Ébola en cours dans le nord-est de la République démocratique du Congo. Nous surveillons également de près nos chaînes d’approvisionnement. Vu qu’une grande partie des médicaments, des tests de dépistage et des moustiquaires imprégnées d’insecticide que nous utilisons dans les pays sont fabriqués en Chine, le risque existe de voir les approvisionnements perturbés par des fermetures d’usines.

Ensuite, nous travaillons avec les pays pour déterminer comment les capacités et les infrastructures dans lesquelles nous avons investi peuvent être adaptées pour renforcer la riposte à l’épidémie de COVID-19. Avec plus d’un milliard de dollars investis chaque année dans les agents de santé communautaires, les systèmes de surveillance sanitaire, les chaînes d’approvisionnement, les outils de diagnostic et les réseaux de laboratoires, le Fonds mondial est le premier financeur multilatéral du renforcement des systèmes de santé. Nous collaborons étroitement avec des partenaires afin de nous assurer que ces investissements seront utilisés efficacement dans le cadre de stratégies nationales. Tout en veillant à ne pas nous détourner de notre mission principale, nous introduisons de nouvelles flexibilités dans nos subventions afin de permettre aux pays de réagir en fonction de l’évolution de l’épidémie de COVID-19.

Enfin, nous coopérons étroitement avec nos partenaires comme l’Alliance GAVI, la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies (CEPI) et la Banque mondiale, sous la direction de l’OMS, pour être certains d’agir de manière coordonnée dans la riposte à l’épidémie de COVID-19 et pour préserver les progrès remarquables accomplis dans la concrétisation de l’ODD nº3, qui vise à permettre à tous de vivre en bonne santé et à promouvoir le bien-être de tous. L’épidémie de COVID-19 est un immense défi pour les acteurs de la santé mondiale. Ce n’est qu’en travaillant ensemble que nous pourrons protéger les plus pauvres et les plus vulnérables, et que nous parviendrons à atténuer les effets directs − et indirects − de cette épidémie sur les personnes les plus exposées au risque d’infection.

Cet article est d’abord paru sur LinkedIn en anglais.