En pleine crise du coronavirus, des communautés continuent de lutter contre d’autres pandémies

Par Linda Mafu, directrice du département du plaidoyer politique et de la société civile, Fonds mondial
dans Opinions le 12 mai 2020

En 2000, lors de la Conférence internationale sur le sida, j’ai rejoint une communauté de militants qui arpentaient les rues de Durban en réclamant l’accès universel au traitement du VIH. À l’époque, seuls les riches avaient accès au traitement qui coûtait plus de 10 000 dollars US par an et par personne.

Alors que le sida semait la terreur en Afrique dans les années 1990, une communauté de militants s’est formée, exigeant des actions pour sauver des amis et des parents d’une mort certaine. Elle tentait de rompre le silence et de couvrir de honte les décideurs de l’époque que le sida indifférait. C’est aux côtés des membres de cette communauté que j’ai défilé ce jour de juillet 2000. Ce mouvement, qui rassemblait des communautés de toute l’Afrique et d’ailleurs, serait à l’origine de l’accélération des progrès contre le VIH, sauvant ainsi des millions de vies.

Ce sont ces mêmes sentiment d’urgence, volonté d’agir et capacité de résilience des communautés qui sauvent aujourd’hui encore des vies dans les pays africains alors que se mènent simultanément le combat engagé contre la pandémie de COVID-19 et la lutte contre d’autres maladies mortelles, comme le VIH, la tuberculose et le paludisme. Les communautés offrent leurs services, que ce soit par les soins essentiels qu’elles prodiguent, par leurs actions de plaidoyer ou par les liens qu’elles établissent entre le système de soins de santé formel et les personnes marginalisées.

De nombreuses projections prévoient que le nouveau coronavirus pourrait infecter et tuer des centaines de milliers de personnes en Afrique et dans d’autres régions dotées de moins de ressources. Si ces régions parviennent à échapper à la catastrophe, ce sera en grande partie grâce à la contribution de ces communautés qui s’appuient sur les enseignements tirés de la lutte contre d’autres épidémies, comme le VIH, la tuberculose, le paludisme et Ébola, pour fourbir leurs armes contre le COVID-19.

En Afrique du Sud, plus de 30 000 agents de santé communautaires se déplacent de foyer en foyer, consignent les trajets des habitants, enregistrent leur température et tiennent compte d’autres facteurs de risque, et identifient les infections dues au coronavirus avant qu’ils ne se rendent dans des établissements de santé. En Éthiopie, le pays a mobilisé ses 40 000 agents de santé communautaires – qui proposent habituellement des séances d’éducation et prodiguent les premiers soins pour des maladies existantes, comme le paludisme – et les a envoyés dans des villes et des villages isolés afin de suivre les nouveaux cas, former les membres de la communauté et promouvoir des mesures d’hygiène pour lutter contre le COVID-19. Au Nigéria, ce sont les agents de santé communautaires, normalement chargés de la lutte contre la poliomyélite, à qui il revient de détecter les cas de COVID-19. Des décennies d’investissements dans les systèmes de santé communautaires portent aujourd’hui leurs fruits dans la lutte contre la pandémie de COVID-19.

Certaines communautés s’adaptent également rapidement pour faire face aux anciennes pandémies malgré les mesures de confinement imposées à cause du COVID-19. Au Bénin, les citoyens ne pouvant plus se rassembler dans les centres communautaires pour recevoir les moustiquaires qui protègent leur famille contre le paludisme, des responsables communautaires et plus de 5 000 agents de santé vont de maison en maison pour les distribuer. En Ouganda, les agents de santé rendent visite aux mères et aux femmes enceintes séropositives au VIH pour s’assurer qu’elles continuent de recevoir les médicaments dont elles ont besoin pour empêcher le virus de contaminer leurs enfants. D’autres pays cherchent à imiter ces initiatives pour poursuivre la lutte contre le VIH, la tuberculose et le paludisme tout en faisant face à la nouvelle menace que représente le COVID-19.

Les récentes flambées d’Ébola en Afrique occidentale et centrale ont mis en exergue l’importance de l’engagement communautaire pour relier les ripostes nationales ou mondiales et les communautés locales, souvent méfiantes à l’égard des étrangers. Le rôle des agents de santé communautaires et des dirigeants locaux a en effet été essentiel pour négocier l’accès des agents de santé internationaux afin qu’ils combattent l’épidémie. Ces données sur lesquelles s’appuient les structures locales, sociales et culturelles des communautés se révèlent bien précieuses dans la lutte contre le coronavirus. En République démocratique du Congo, qui se débat également contre une épidémie d’Ébola, des crieurs publics et des stations de radio de confiance servent à diffuser des messages essentiels sur la façon de se protéger du nouveau virus.

Alors que le COVID-19 se propage, des incidents éclatent aussi dans certains pays où les autorités violent les droits de populations marginalisées, comme les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes et les travailleurs du sexe. De tels actes pourraient pousser ces populations à la clandestinité et les éloigner des services de santé dont elles ont besoin pour lutter contre le COVID-19, mais aussi contre d’autres maladies. Relever ce défi requiert que nous veillions à ce que ces communautés continuent de jouer un rôle central dans le déploiement et la fourniture de services de santé.

Alors que les communautés s’organisent pour prendre l’initiative en matière de prévention du nouveau coronavirus grâce à la promotion de la santé et à la prise en charge, au dépistage et à la recherche de contacts, elles plaident clairement en faveur d’un renforcement des investissements dans les systèmes de santé communautaires et soulignent que toute victoire contre le COVID-19 ou d’autres futures pandémies dans des pays à faible revenu et à revenu intermédiaire ne se remportera qu’au prix d’une approche communautaire complète. Comme le dit le proverbe africain, il faut tout un village pour élever un enfant.

Cet article d’opinion a été publié à l’origine par la Thomson Reuters Foundation.