UNICEF/Dejongh

Le COVID-19 doit redéfinir la sécurité sanitaire mondiale

19 novembre 2020

Par Peter Sands, directeur exécutif

Il a récemment été annoncé que plusieurs nouveaux vaccins contre le coronavirus ont obtenu d’excellents résultats. Ceci nous laisse espérer que la vie redeviendra normale et que le bilan catastrophique de décès cessera de s’alourdir – de bonnes nouvelles dont nous avons tous désespérément besoin aujourd’hui.

Cependant, malgré cette remarquable réussite scientifique, la triste réalité est que la pandémie de COVID‑19 s’aggrave : le nombre d’infections augmente et environ 50 000 décès sont recensés chaque semaine. Même si les vaccins sont approuvés rapidement, ils ne seront pas disponibles en grande quantité dans les pays où le Fonds mondial investit avant, dans le meilleur des cas, fin 2021. C’est pourquoi il est essentiel que les avancées réalisées en matière de vaccins ne servent pas à justifier une relâche des efforts actuels déployés pour endiguer la pandémie et atténuer ses conséquences désastreuses sur les systèmes de santé et les économies à travers le monde. Au contraire, nous devons intensifier la riposte mondiale. Nous voyons désormais la lumière au bout du tunnel. Essayons d’arriver à destination le plus rapidement possible, en limitant au maximum les dégâts en cours de route.

Au rythme où vont actuellement les choses, le COVID‑19 tue presque autant de personnes chaque mois que le VIH, la tuberculose et le paludisme réunis. Cependant, le nombre de décès dus à ces trois maladies a augmenté, en raison des répercussions de la pandémie de COVID‑19 : les confinements, les ressources réaffectées pour le nouveau virus et les interruptions des services vitaux. De plus, certains pays ont, à ce jour, évité le pire en ce qui a trait au virus lui-même, mais pourraient être plus fortement touchés par ses conséquences économiques. Aucun pays n’est immunisé contre les coûts économiques de la pandémie qui grimpent en flèche. Des chocs économiques prolongés laissent des cicatrices profondes, qui auront un impact marqué sur la santé de chacun durant les années à venir.

En ce moment, les dirigeants mondiaux s’empressent de dire que, dans la lutte contre le COVID‑19, nous ne devons laisser personne pour compte, et que nous ne serons en sécurité que lorsque tout le monde le sera. C’est lorsque l’accès aux vaccins dissipera le sentiment d’urgence et de peur dans les pays les plus riches que nous verrons si cette philosophie persiste. Constaterons-nous un engagement continu pour aller jusqu’au bout de la lutte ? Ou les ressources s’amenuiseront-elles au fur et à mesure que l’attention basculera vers d’autres priorités ?

Malheureusement, les antécédents de la communauté internationale sont loin d’être encourageants. Bien que je ne souhaite pas minimiser l’engagement et la générosité de bien des donateurs, la réalité est telle que dans la lutte contre les précédentes pandémies – VIH, tuberculose et paludisme – beaucoup trop de personnes ont été laissées pour compte. Dès lors que des maladies ne menacent plus celles et ceux qui vivent dans les pays les plus riches, elles sont reclassées au rang de question humanitaire ou de développement, au lieu d’être considérées comme des menaces pour la sécurité sanitaire mondiale. Ce reclassement signifie qu’elles n’attirent plus qu’une fraction des ressources.

Prenons l’exemple de la tuberculose. Il s’agissait autrefois de la maladie la plus meurtrière dans tous les pays les plus riches du monde. Elle est aujourd’hui une maladie que l’on sait prévenir et soigner. Pourtant, elle continue de tuer près de 1,4 million de personnes chaque année, principalement les plus pauvres et les plus marginalisées. Cette année, le COVID‑19 et la tuberculose seront probablement au coude à coude dans la sombre course des maladies infectieuses les plus meurtrières. Pourtant, c’est là que leur ressemblance prend fin.

Les dépenses totales à l’échelle mondiale pour la prévention et le traitement de la tuberculose s’élèvent à 6,5 milliards de dollars US. Pour le COVID‑19, ce chiffre est plusieurs centaines de fois supérieur. Les projets en cours, pour l’année prochaine, en ce qui a trait aux nouveaux médicaments de lutte contre la tuberculose, laissent entrevoir quelques avancées encourageantes. Pour le COVID‑19, on compte déjà des centaines de projets d’outils de diagnostic, de traitements et de vaccins. Le plus étonnant, c’est peut-être la différence en matière de données. Au 1er janvier 2021, quiconque ayant un accès à Google sera en mesure d’obtenir une idée plutôt précise du nombre de personnes décédées du COVID‑19 en 2020. Pour obtenir les mêmes informations pour la tuberculose, nous devrons attendre jusqu’à octobre 2021, lorsque l’Organisation mondiale de la Santé finira de regrouper laborieusement les données envoyées par les pays.

Ce n’est pas suffisant. L’idée que la sécurité sanitaire mondiale repose uniquement sur la prévention et la protection contre les maladies qui peuvent tuer des personnes dans les pays riches n’est ni éthique, ni durable, ni réaliste. Allons-nous laisser le COVID‑19 devenir, comme nous l’avons fait avec le VIH, la tuberculose et le paludisme, une autre « pandémie résiduelle » qui persiste, et dont nous ne nous soucions plus autant parce qu’elle ne tue que les personnes pauvres ? Ou bien saurons-nous voir le COVID‑19 comme un catalyseur nous permettant de repenser ce que nous entendons par « sécurité sanitaire mondiale » ?

Même en faisant abstraction des inégalités dans notre approche actuelle en matière de sécurité sanitaire mondiale, l’idée de créer une fausse distinction entre les maladies pour lesquelles nous nous sentons concernés et celles envers lesquelles nous sommes indifférents est un concept qui n’a jamais fonctionné dans le passé et qui ne fonctionnera jamais dans le futur. Les dirigeants politiques des pays les plus pauvres n’investiront pas pour se préparer contre la menace potentielle de maladies infectieuses lorsqu’ils sont déjà en pleine lutte contre d’autres maladies qui entraînent déjà des décès dans leurs populations. Les moyens et les infrastructures dont nous avons besoin pour prévenir de nouvelles menaces sont essentiellement les mêmes dont nous avons besoin pour vaincre les maladies actuelles. Dans la plupart des pays à faible revenu et à revenu intermédiaire, les réseaux créés pour lutter contre le VIH, la tuberculose et le paludisme (laboratoires, dispositifs de surveillance de la maladie, mécanismes d’intervention communautaire et chaînes d’approvisionnement) ont servi de fondation pour la riposte au COVID‑19.

Nous entrons maintenant dans une nouvelle phase de la lutte contre le COVID‑19. Ne crions pas victoire trop vite, et veillons à ce que nos dirigeants politiques tiennent leur promesse de ne laisser personne pour compte. Nous devons aussi saisir ce moment pour voir plus grand. Il ne s’agit pas seulement d’une lutte contre un agent pathogène en particulier, mais d’un catalyseur pour terminer les luttes inachevées contre le VIH, la tuberculose et le paludisme, et pour consolider notre défense face aux futures menaces de maladies infectieuses.

Le COVID‑19 nous a appris que les coûts d’une santé mondiale négligée sont exorbitants. Saisissons cette occasion pour prendre conscience de l’ampleur des bénéfices que nous pourrions obtenir en garantissant la sécurité de tous face aux maladies infectieuses les plus meurtrières.