The Global Fund / Andre Esiebo

Pour combattre le COVID-19, nous devons tirer les leçons de la lutte contre le VIH

02 décembre 2020 par Peter Sands, Directeur exécutif

Alors que le monde lutte contre le COVID-19, la Journée mondiale de lutte contre le sida nous rappelle que nous n’en avons pas encore fini avec la dernière grande pandémie qui a frappé l’humanité. Après quatre décennies et 32 millions de vies emportées, la bataille contre le VIH n’est toujours pas gagnée. En 2019, 690 000 personnes sont décédées de maladies associées au sida et environ 1,7 million de personnes supplémentaires ont été infectées par le VIH, le même nombre qu'en 2018. Plus de 26 millions de personnes sont sous traitement, mais plus de 12 millions d’autres ne le sont pas. Dans certains domaines, nous ne faisons plus de progrès, voire même régressons.

Alors que nous sommes aux prises avec le COVID-19, nous devons, pour forger notre riposte, capitaliser sur ce que nous avons appris en luttant contre le VIH. Le plus important est, peut-être, de se souvenir des erreurs que nous avons commises par le passé. Avec le recul, nous avons été incroyablement lents à assurer un accès équitable aux médicaments vitaux. Au début, le coût du traitement excédait 10 000 dollars US par an, une somme qui était, de loin, hors de portée pour la plupart. Il a fallu attendre plus de sept ans pour que les pays les moins avancés puissent accéder au traitement contre VIH. À cette époque, plus de 5 millions de personnes étaient infectées et plus de 3 millions de personnes mouraient chaque année. C’était avant la création du Fonds mondial et de PEPFAR, deux organisations qui ont permis aux régions les plus durement frappées, notamment en Afrique, de bénéficier de la thérapie antirétrovirale. Cette inégalité dans l’accès au traitement, qui a longtemps perduré, fut une terrible injustice qui a contribué à la propagation ininterrompue du virus.

Aujourd’hui, un trop grand nombre de personnes sont encore infectées du fait d’un accès limité aux outils de prévention comme les préservatifs et la prophylaxie préexposition (PrEP). Le monde a mis beaucoup trop de temps à réaliser à quel point cette maladie était liée aux inégalités de genre et aux violations des droits humains. Lorsque des personnes se voient privées d’accès aux services de santé en raison de leur orientation sexuelle, de leur identité de genre, de leur origine ethnique, de leur état de santé ou encore parce qu’ils sont des travailleurs du sexe ou des consommateurs de drogue, ils deviennent plus vulnérables à l’infection et à la maladie. Par ailleurs, nous avons aussi commis l’erreur de détourner trop vite et trop tôt notre attention. Dès lors que le VIH n’a plus été une menace sanitaire dans les pays les plus riches du globe, il n’a plus été considéré comme une question de sécurité sanitaire mondiale et s’est vu relégué au rang de question humanitaire ou enjeu de développement. Malgré l’immense générosité des donateurs qui appuient le Fonds mondial, le monde n’a en réalité pas investi suffisamment pour mettre un point final à ce combat. Avant même les bouleversements créés par le COVID-19, nous avions déjà dévié de la trajectoire pour réduire les niveaux de mortalité et d’infection. Nous sommes désormais plus loin encore de nos objectifs.

Dans la lutte contre le COVID-19, nous ne devons absolument pas reproduire ces erreurs. C’est la raison pour laquelle la coalition mondiale dénommée ACT-Accelerator, qui rassemble des gouvernements, des scientifiques, des entreprises, des membres de la société civile, des philanthropes et des organisations œuvrant dans le domaine de la santé mondiale, s’est fixée deux objectifs : accélérer le lancement des nouveaux outils de diagnostic, et en assurer un accès équitable et immédiat. Nous devons aussi identifier les inégalités qui alimentent la pandémie et faire preuve de créativité pour en éliminer les causes profondes, tout en levant les obstacles liés aux droits humains qui bloquent l’accès aux services de santé. Il faut tirer parti du dynamisme et de l’influence des communautés et de la société civile afin de protéger les plus vulnérables. Si nous ne mettons pas en pratique ces leçons tirées de la lutte contre le VIH, le COVID-19 deviendra une nouvelle « pandémie résiduelle », autrement dit une maladie qui présente une menace modérée dans les pays riches, mais qui tue des millions de personnes ailleurs sur la planète, en particulier les plus pauvres et les plus marginalisés.

Pour ceux d’entre nous qui doivent concentrer leurs efforts dans la lutte contre le VIH, ajouter le COVID-19 à la liste des combats inachevés aurait un effet dévastateur, puisque le virus introduirait un nouveau facteur de concurrence dans des budgets de santé et de développement déjà insuffisants. Nous devons plutôt saisir cette occasion pour donner une nouvelle impulsion à la lutte contre le VIH. Si la meilleure solution pour lutter contre le COVID-19 est une approche mondiale qui ne laisse personne au bord de la route, il faut appliquer cette même solution pour le VIH. Et pour la tuberculose. Et pour le paludisme.

Concevoir la sécurité sanitaire mondiale comme un système qui ne se concentrerait que sur les maladies infectieuses qui peuvent tuer dans les pays riches est intenable moralement et politiquement. Ce n’est pas non plus réaliste, puisque les infrastructures et les capacités requises pour lutter contre les maladies comme le VIH et la tuberculose sont les outils dont nous avons besoin pour combattre les nouveaux pathogènes. Dans bien des pays, les mécanismes de riposte contre le COVID-19 se sont appuyés sur les capacités qui avaient déjà été mises en place pour lutter contre ces autres pandémies, survenues plus tôt. Par ailleurs, plus nous laissons les maladies perdurer, sans achever le combat, plus ces pathogènes risquent de muter vers des formes encore plus dangereuses. La tuberculose multirésistante en est un bon exemple, qui devrait servir d’avertissement.

La riposte au VIH a changé la donne pour la santé mondiale. Elle a inspiré une solidarité universelle sans précédent, stimulé la recherche scientifique, suscité de nouvelles découvertes et joué un rôle catalyseur encore jamais vu pour une multitude d’interventions communautaires. Cet impact s’est répercuté bien au-delà du VIH. La riposte mondiale au COVID-19 doit avoir ce même impact sur la santé mondiale, afin de changer notre conception de la sécurité sanitaire, des données, de l’accès équitable et de l’innovation. Nous abordons une nouvelle phase dans la lutte contre le COVID-19. Il faut nous engager à protéger tous les êtres humains – peu importe qui ils sont et où ils vivent – des maladies infectieuses les plus mortelles. La riposte au COVID-19 ne doit pas être perçue comme une riposte à un virus en particulier, mais plutôt comme un élément catalyseur pour achever enfin les combats contre le VIH, la tuberculose et le paludisme, et pour renforcer nos capacités de prévention et de protection face aux futurs pathogènes.

Cette tribune libre a été publiée en version originale le 1er décembre par The Telegraph.