Les « docteurs » itinérants

Partager cette page

Twitter Facebook

Serrant fort sa boîte de médicaments, Tibre Desu prit un virage et s’engagea sur une piste en direction des collines visibles à l’horizon. Elle venait de reconstituer son stock de fournitures médicales au centre de santé de Work Amba. Son esprit était maintenant concentré sur son travail au poste de santé de Dembela, un village situé dans la région du Tigré dans le nord de l’Éthiopie.

Bien qu’elle travaille à 90 kilomètres de Mekele, la capitale de la région du Tigré, Tibre est une actrice essentielle du système de santé éthiopien. Comme pour les 38 000 agents de vulgarisation sanitaire répartis dans tout le pays, le travail de Tibre consiste à parcourir les sentiers de son secteur, à frapper aux portes et à s’arrêter auprès des gens qui travaillent dans les champs dans un seul but : empêcher l’apparition et la propagation des maladies.

Tibre et ses collègues permettent aux foyers des communautés rurales mal desservies et trop éloignées des dispensaires en dur, d’avoir accès à des soins. Grâce au Programme national de vulgarisation sanitaire, ces agents sont en train de changer le modèle de prestation des soins en Éthiopie. Le ministre de la Santé, M. Kesetebirhan Admasu, affirme que le programme a transformé la situation sanitaire du pays en laissant les communautés diriger le navire et en en faisant de véritables acteurs de leur propre santé.

Sauver des vies ; transformer le rôle dévolu à chaque genre en Éthiopie

Le gouvernement éthiopien, avec l’appui du Fonds mondial, a formé plus de 38 000 agentes de vulgarisation sanitaire qui rapprochent les soins de santé de base de la population.

Dans de nombreux villages reculés d’Afrique, les habitants se retrouvent souvent hors d’atteinte et à l’écart du réseau de soins, ce qui constitue le point faible des services de santé dans ces régions. Ainsi, une femme en situation de dystocie qui vit à plusieurs heures d’une route praticable et d’un établissement de santé a peu de chances de pouvoir accoucher en toute sécurité. Il n’est donc pas rare que les mères et leurs bébés décèdent.

Les agents de vulgarisation sanitaire encouragent les femmes à accoucher dans des établissements de santé et leur apprennent à reconnaître les premiers signes du travail. Ces agents de santé communautaire sont également formés et équipés pour aider les femmes à accoucher en toute sécurité dans les cas où le centre de santé est trop éloigné. Ainsi, le taux d’accouchements assistés par du personnel de santé qualifié a triplé, passant de 20 pour cent en 2000 à plus de 60 pour cent en 2015.

Le programme a amené plus d’équité de genre dans l’accès aux services de santé et a entraîné une diminution importante du nombre de décès des mères et de leurs enfants, indique le Dr Kesetebirhan. Les agents de vulgarisation sanitaire ont également amélioré la parité dans l’accès aux services de prévention des maladies en comblant le fossé entre les communautés et les établissements de santé. Grâce à ce programme, les communautés ont véritablement le sentiment de s’approprier les infrastructures de soins au niveau local, explique le Dr Kesetebirhan.

C’est ce fossé entre les populations difficiles d’accès et les soins médicaux que l’Éthiopie espérait combler en associant les communautés aux systèmes de soins. Dans le cadre du Programme national de vulgarisation sanitaire mis en place en 2004, des femmes ont été recrutées en tant qu’agents de santé communautaire salariés pour apporter des soins dans leurs villages. À l’époque, l’Éthiopie connaissait une forte pénurie de personnel de santé avec un professionnel − médecin, personnel infirmier ou agent de vulgarisation sanitaire − pour 40 000 habitants.

Les agents de vulgarisation sanitaire, dont la plupart sont des femmes, sont diplômés de l’enseignement secondaire et ont suivi une formation d’un an qui leur permet d’assurer des soins élémentaires. Ils sont recrutés dans les communautés locales où ils travaillent, et se servent de leur expérience et de leurs liens avec la population pour transformer la situation sanitaire des communautés.

Douze ans après la mise en place du programme et avec 38 000 agents de vulgarisation sanitaire en activité, l’accès aux soins des populations rurales a connu une amélioration spectaculaire. Aujourd’hui, grâce à ces agents, plus de 95 pour cent de la population éthiopienne a accès à des soins de santé primaires dans un rayon de 10 kilomètres. Le taux de professionnels de santé par habitant est passé à un professionnel pour moins de 3000 personnes. En s’appuyant sur les agents de vulgarisation sanitaire, plus faciles et plus rapides à former et à déployer, le pays a pu améliorer rapidement les relations entre le système de santé et la population.

Les problèmes sanitaires du pays sont dus en grande partie à des maladies transmissibles évitables comme le paludisme, la pneumonie, la tuberculose ou le VIH. Les agents de vulgarisation sanitaire se rendent à pied dans les 15 000 villages du pays où ils prennent à bras le corps le problème de la prévention des maladies. Ils proposent également des tests élémentaires et des traitements pour des maladies courantes comme le paludisme. Par ailleurs, ils encouragent la vaccination, l’usage de contraceptifs, l’hygiène personnelle et la salubrité de l’environnement, tout en tenant un dossier médical pour chaque famille du village.

Tibre est arrivée chez Medhin Haileselasie, une femme de 37 ans, mère de six enfants. Elles ont parlé de nutrition des enfants, d’assainissement et de l’utilisation de moustiquaires par la famille. L’agente de vulgarisation sanitaire a également abordé les problèmes de santé rencontrés au sein du foyer et dans le voisinage. Les services de planification familiale assurés par le poste de santé ont aidé Medhin à espacer ses grossesses, avec une naissance tous les deux ans environ.

Dans la stratégie nationale de l’Éthiopie, les unités de santé primaires sont les centres de santé, chacun d’eux étant reliés à cinq postes de santé. Un poste de santé couvre une population d’environ 5000 personnes. Deux agents de vulgarisation sanitaire y travaillent, secondés par une « armée du développement sanitaire », des bénévoles qui sont les yeux et les oreilles des agents sur les collines et dans les vallées. Lem Lem Alemayo, qui fait partie de cette armée, déclare qu’elle travaille avec Tibre parce qu’elle doit mener un combat acharné contre les maux qui continuent à tuer des gens dans sa communauté.

Ayalew Asgedon, qui dirige le centre de santé de Work Amba, explique que ce réseau d’agents de première ligne permet « d’arrêter les maladies avant qu’elles n’arrivent ici ». Plus tôt dans la journée au centre de santé, qui a la charge de quatre autres postes de santé comme le sien, Tibre s’est entretenue avec Ayalew et d’autres responsables sanitaires pour signaler des problèmes au village, apporter des informations du terrain et reconstituer son stock de fournitures médicales. L’agente de santé a également rencontré des membres de l’armée du développement sanitaire. D’une voix douce, chantante et passionnée, Tibre a parlé à ses troupes de l’importance pour les femmes d’utiliser des contraceptifs, pour les familles de dormir sous des moustiquaires et pour la communauté d’adopter des mesures plus fortes de prévention des maladies.

Un bon système de santé est indispensable pour améliorer les résultats sanitaires de l’ensemble du pays. Les agents de vulgarisation sanitaires sont des éléments essentiels de l’infrastructure de santé en Éthiopie, qui est à la pointe en ce qui concerne la mise en place de systèmes résistants et pérennes pour la santé dans les pays aux ressources limitées. Les investissements réalisés portent leurs fruits. Depuis le lancement du programme en 2004, l’espérance de vie à la naissance a augmenté de 10 ans, passant de 54 à 64 ans.

Ce programme a en outre permis à des milliers de femmes d’entrer sur le marché du travail. Il a offert à ces femmes de meilleures perspectives de revenus et engendré une transformation des rôles dévolus à chaque genre dans leurs communautés. Dans un pays où le chômage reste élevé, trouver un emploi épanouissant peut changer la vie d’un individu. Le programme des agents de vulgarisation sanitaire a changé la vie de milliers de travailleurs qui sont devenus des soutiens de famille, explique le Dr Kesetebirhan. Des moyens d’existence plus importants pour leurs familles sont une raison supplémentaire pour laquelle Tibre et d’autres agents de vulgarisation sanitaire du Tigré arpentent les chemins les moins fréquentés de la région pour sauver des vies dans leurs communautés.

L’Éthiopie a tout d’un pays qui, dès qu’il le peut, s’empresse de faire le maximum pour son peuple. Avec le soutien de partenaires comme le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, elle est en train d’augmenter le nombre d’agents de vulgarisation sanitaire et d’améliorer la qualité de leur travail, en offrant à ces agents des sessions de formation et de recyclage afin qu’ils puissent étendre et actualiser leurs connaissances. Le programme est devenu un exemple que d’autres pays à revenu faible ou intermédiaire pourraient suivre pour amener les services de santé au plus près de la population. De nombreux pays d’Afrique ont envoyé des représentants en Éthiopie pour observer le programme et s’en inspirer, indique le Dr Kesetebirhan.

À la Faculté des sciences de la santé de Mekele, Dagnew Araya, le doyen, déclare que la faculté compte plus de 300 étudiants qui suivent un cursus pour devenir des agents de vulgarisation sanitaire ou pour améliorer leurs compétences. « Avec cette formation, nous contribuons à la bonne santé des communautés », explique le doyen.

Les étudiants semblent habités d’une grande motivation tandis qu’ils sortent en rang de leurs salles de cours. Birhan Atsebha, 26 ans, a quitté le poste de santé de son village situé à 70 kilomètres, où elle travaillait déjà comme agente de vulgarisation sanitaire, pour venir perfectionner ses connaissances et ses compétences. Elle rentrera chez elle avec une expertise supplémentaire qui lui permettra de régler des problèmes de santé plus importants. Birhan explique qu’elle est devenue agente de vulgarisation sanitaire parce qu’elle voulait vivre dans sa communauté et lui être utile. Lorsque la possibilité s’est présentée, ce cadeau du ciel lui a permis de vivre dans son village et d’accomplir une tâche gratifiante tout en gagnant sa vie.

La formation va la tenir éloignée de son mari et de sa fille de cinq ans pendant la plus grande partie de l’année. Elle est impatiente de retrouver sa famille, dit-elle. Elle est aussi impatiente de réintégrer le poste de santé pour s’occuper des habitants de son village, qui l’appellent « Docteur Birhan ».

Publié 06 juillet 2016