Renoncer à gagner sa vie, pour sauver celle des autres

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Béatrice Miguoke sait ce que signifie avoir un métier qui sauve des vies. Dans les années 1980, elle est devenue l’accoucheuse traditionnelle de son village. C’est ainsi que, pendant plus de dix ans et à mains nues, elle a aidé des centaines de femmes à accoucher chez elle en toute sécurité. Même si elle n’a jamais fixé de tarif pour ces accouchements − insistant sur le fait qu’un acte aussi particulier n’avait pas de prix −, elle gagnait décemment sa vie grâce aux cadeaux qu’elle recevait des familles lorsque celles-ci repartaient heureuses de chez elle avec leurs bébés.  

Mais lorsque, dans les années 1990, le VIH s’est propagé dans tout le Kenya, emportant de nombreux habitants du village de Béatrice, le gouvernement kenyan a ordonné l’arrêt des accouchements à domicile. On a demandé aux accoucheuses traditionnelles comme Béatrice de cesser leur activité et d’orienter toutes les femmes enceintes vers des établissements de santé. Cette nouvelle fonction non rémunérée serait assurée sur la base du bénévolat.

Cette décision a été difficile à accepter pour certaines accoucheuses traditionnelles qui ont poursuivi leurs activités dans la clandestinité malgré la directive du gouvernement. Ce n’est pas le cas de Béatrice. Alors qu’elle ne disposait d’aucune autre source de revenu stable, elle a décidé de renoncer à sa carrière de sage-femme tant le message sur les dangers de l’infection par le VIH était clair. Le VIH avait tout changé, dit-elle.

Aujourd’hui agente de santé communautaire bénévole dans le comté de Siaya, Béatrice − avec ses collègues − constitue la première ligne de défense contre de nombreuses maladies dans sa communauté. À 62 ans, sa motivation reste la vision d’une communauté dans laquelle toutes les femmes enceintes et tous les bébés peuvent éviter d’être infectés par le virus. Elle attribue son dévouement et sa passion aux enseignements qu’elle a tirés de tragédies qui ont marqué sa vie. Deux de ses six enfants sont morts à cause du VIH. L’un d’eux a laissé derrière lui une fille qui vit avec le virus, dont Béatrice a désormais la charge. Elle aide également l’un de ses fils qui vit aussi avec le VIH.

Ces expériences l’ont amenée à se consacrer pleinement non seulement au combat contre le VIH, mais aussi à la lutte contre d’autres maladies, en particulier celles qui touchent les femmes enceintes et les enfants. Parmi celles-ci figure le paludisme, une maladie particulièrement mortelle pour les femmes enceintes et les enfants de moins de cinq ans.

Récemment, Béatrice et une collègue se sont rendues chez Belinda Otieno, une habitante du village, qui l’avait appelée en disant que son fils de cinq ans était malade. La mère soupçonnait une crise de paludisme.

Belinda se remettait elle-même d’une grossesse difficile et de la naissance de Michael, son fils âgé de deux mois. La grossesse avait été compliquée par un grave accès de paludisme. Mais grâce au soutien des agentes de santé communautaire bénévoles, elle avait réussi à traverser cette épreuve. Aujourd’hui, les deux femmes étaient de retour pour une autre urgence, prendre soin de Denzel, le fils aîné de Belinda, qui avait une forte fièvre.

Dans les régions du Kenya qui entourent le lac Victoria − où vit Belinda −, le paludisme fait courir des risques importants aux mères et aux enfants de moins de cinq ans. Une crise pendant une grossesse augmente aussi le risque d’accoucher d’un enfant mort-né. Pour que la population n’ait pas à subir les conséquences du paludisme, les agents de santé bénévoles apprennent aux membres de la communauté comment utiliser une moustiquaire, comment éliminer les foyers de reproduction des moustiques et comment se faire soigner au plus vite lorsque la maladie apparaît.

Béatrice et son groupe sont le ciment de la communauté dans sa lutte contre les maladies. Les bénévoles qui travaillent avec Amref Health Africa au Kenya, avec le soutien du Fonds mondial, donnent une vraie chance aux femmes et aux enfants contre une maladie que la plupart des gens de cette région du Kenya considèrent comme leur problème numéro un dans la vie.

Le test de dépistage rapide effectué sur Denzel a confirmé la présence du paludisme et un traitement antipaludéen a pu lui être administré immédiatement. Les kits de dépistage et les antipaludéens que les bénévoles transportent dans leurs sacs sont des outils de travail qui peuvent sauver des vies.

En haut de la colline une fois reparties de la maison de Belinda, Béatrice et sa collègue ont fait un détour pour passer chez Evaline Odiwuor qui les avaient appelées pour qu’elles examinent ses deux garçons, Zakaria et Brorence, également souffrants. Elles étaient déjà passées quelques semaines auparavant, lorsque Zakaria avait de nouveau été testé positif pour le paludisme et mis sous traitement. Aujourd’hui encore, le test était positif et le garçon était de nouveau placé sous traitement. Le test de dépistage effectué sur Brorence s’était révélé négatif.

Le dépistage et la prise en charge du paludisme confiés aux communautés

Le combat constant de Zakaria contre le paludisme illustre le défi que représente la lutte contre cette maladie. Le message de Béatrice sur le fait de bien border un lit avec la moustiquaire aura beau être entendu, d’autres problèmes comme la pauvreté viennent compliquer la situation. Les murs des maisons de Belinda et d’Evaline sont des murs en terre avec des coins sombres, des caches parfaites pour les moustiques. Et bien que les fils des deux femmes dorment sous moustiquaire, ils n’ont pas de lits à border. Les garçons étalent un tapis sur le sol et s’efforcent de coincer la moustiquaire dessous. Souvent, cela ne suffit pas pour bloquer toutes les ouvertures par lesquelles des moustiques parviennent à se faufiler pour piquer les garçons.

Prendre soins d’enfants malades − et d’elles-mêmes tout en luttant contre le paludisme − est une tâche lourde de conséquences pour les femmes de la région, qui ne parviennent souvent pas à intégrer la population active, d’où un cercle vicieux : la pauvreté engendre le paludisme et le paludisme engendre encore plus de pauvreté.

Le travail des agents de santé communautaire bénévoles, bien que remarquable, ne peut se faire en vase clos, dans la mesure où les dynamiques de la pauvreté des familles sont nombreuses. Le partenariat du Fonds mondial continue à étudier des moyens pour relier ce travail aux investissements réalisés pour lutter contre les trois maladies, tout en cherchant des moyens pour combattre les causes sous-jacentes de la pauvreté.

Les agents de santé communautaires ont un rôle très complet. Ils conseillent les familles pour faire disparaître buissons et eaux stagnantes. Ils leur donnent des moustiquaires et leur montrent comment border un lit avec pour repousser les moustiques. Ils organisent des séances pour sensibiliser la communauté, pendant lesquelles ils insistent sur l’importance des activités de prévention dans la lutte contre les maladies. Mais lorsque tous ces efforts échouent et que les moustiques quittent leurs cachettes pour piquer des gens en se faufilant à travers les moustiquaires, les agents de santé bénévoles se déplacent alors avec leurs kits de dépistage et leurs médicaments. Ils procèdent à des tests de dépistage et traitent les personnes infestées. Dans le cas de femmes enceintes, celles-ci sont dirigées vers des établissements de santé où elles recevront des soins plus complets. L’action des agents de santé permet aux familles de tenir le coup. Jusqu’à la prochaine crise.

La réaction rapide des agents de santé communautaires permet souvent de sauver des vies. Le paludisme est mortel s’il n’est pas traité rapidement. « Quand je l’appelle, elle vient, même au beau milieu de la nuit », explique Evaline en parlant de Béatrice avec un large sourire. « Sans elle, mes fils seraient morts. »

Publié 08 août 2016