Poissons contre sexe

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Sourcils froncés face à la caméra, Elizabeth Masere a raconté l’histoire de sa vie d’un ton neutre. Elle a expliqué à quel point il était difficile d’essayer d’élever six enfants en vendant du poisson sur les rives du Lac Victoria – le plus vaste d’Afrique de l’Est. Elle a parlé de ces hommes qui contrôlaient la pêche et se livraient à l’exploitation sexuelle des femmes. Aussi dur qu’il ait été d’obtenir de l’argent, en avoir ne lui garantissait pas de pouvoir se procurer le poisson qu’elle avait besoin de vendre, expliquait Elizabeth. Pour lui vendre du poisson, les pêcheurs n’exigeaient pas seulement de l’argent, mais aussi des relations sexuelles.

Pour la Journée mondiale de lutte contre le sida de 2016, l’ONUSIDA en appelle à une action urgente pour aider les femmes et les filles à se protéger du VIH. Dans son rapport annuel, l’institution indique que la progression de la prévention du VIH chez les adultes est au point mort et estime que 2,1 millions de personnes ont été infectées en 2015.

Comme le montre l’histoire d’Elizabeth, le VIH se nourrit des problèmes sociaux que sont l’inégalité, la pauvreté et la discrimination. Chaque personne voit sa vulnérabilité à ces facteurs évoluer tout au long de sa vie. Ainsi, pour vaincre le VIH, l’ONUSIDA propose une « approche fondée sur le cycle de vie » – qui offre différentes solutions de prévention pour des personnes différentes tout au long de leur vie. Une victoire sur le VIH passe également par l’adoption d’une approche globale qui va au-delà des méthodes médicales de prévention pour tenir compte des facteurs comportementaux, culturels et structurels qui exposent les individus au virus.

À Sirongo, le village de pêcheurs où vit Elizabeth, l’inégalité de genre et la pauvreté comptent parmi les enjeux les plus pressants au moment d’obtenir une meilleure prévention du VIH.

Poissons contre sexe : vers une meilleure égalité de genre et une réduction des infections à VIH

Appuyées par des agents de santé communautaire bénévoles, des femmes se sont organisées pour dépendre moins des hommes économiquement et ainsi éviter cette pratique dégradante que l’on nomme « Poissons contre du sexe ».

Parler du VIH aux habitants de Sirongo revient à comprendre les ravages extraordinaires que la maladie a causés au sein de la communauté. Ici, c’est un homme qui est mort. Là, un homme et sa femme. Quelques mètres plus loin, un homme, sa femme et leur enfant ont disparu. Plus loin sur la route, une autre famille décimée.

Lorsque les parents d’Elizabeth sont morts, elle a quitté l’école et a dû se débrouiller seule. Elle avait douze ans. À 15 ans, elle avait son premier enfant. Aujourd’hui âgée de 30 ans, elle élève seule six enfants en vivant avec le VIH. Elle tient un discours enflammé contre les hommes qui continuent d’exploiter d’autres personnes pour obtenir des faveurs sexuelles, mais elle parle aussi des quelques rares hommes qui combattent aux côtés des femmes contre une maladie qui menace l’existence même de sa famille et de sa communauté.

Sirongo est calme : le genre d’endroit où les véhicules sont rares et où le bétail se prélasse au milieu des rues empoussiérées du village. La vie y tourne autour de l’omena, un poisson de la taille de l’auriculaire. Sous ce calme apparent boue la tempête du VIH, intimement liée au commerce du poisson.

Il n’y a pas longtemps, l’aube naissant laissait entrevoir deux douzaines d’embarcations de bois et leurs équipages qui rentraient d’une nuit de pêche. Les hommes vidaient leurs filets et les femmes approchaient, prêtes à se disputer les prises. Certaines engageaient la conversation avec les hommes, marchandant les prix ou acceptant un travail journalier. D’autres regardaient au loin, vers le lac d’où des lampions annonçaient l’arrivée d’autres hommes et du poisson.

Scènes de vie à Sirongo

Le poisson est une monnaie. C’est le pouvoir. Ici, les hommes s’en servent pour contraindre les femmes et les filles à des transactions à caractère sexuel. Cette pratique est connue sous le nom de « jaboya », que l’on pourrait librement traduire par « l’homme qui jette le filet ». Pour obtenir du poisson, il n’est pas rare que les femmes doivent avoir des relations sexuelles avec un jaboya.

La baisse des stocks et l’usage qui consiste à troquer du poisson contre des relations sexuelles forment un cocktail explosif – des conditions idéales pour propager le VIH. Alors qu’en moyenne, la prévalence du virus est de l’ordre de 5 pour cent au Kenya, elle est proche de 24 pour cent dans le comté de Siaya où se situe Sirongo. Dans les communautés de pêcheurs telle que Sirongo, ce taux grimpe à 34 pour cent.

Pour contrer ces ravages, les partenaires du secteur de la santé s’associent à la communauté pour développer un système de santé communautaire plus solide. La Croix-Rouge kényane et le Sanne Landin Children Centre, appuyés par le Fonds mondial, ont recruté des agents de santé communautaire bénévoles et les ont mis au cœur de leur démarche de lutte contre le VIH à Sirongo. Ces bénévoles sont formés et déployés dans le but de soutenir les programmes de prévention et de prise en charge des personnes touchées par le VIH. Pour que cette stratégie fonctionne, il est essentiel que des pêcheurs y adhèrent en devenant eux-mêmes bénévoles.

Peter Osinde, l’agent de santé communautaire bénévole qui s’occupe de la plage, s’est fixé pour mission de faire reculer les infections à VIH. Il s’adresse aussi bien aux hommes qu’aux femmes pour leur parler des dangers que représente l’échange de poissons contre des relations sexuelles. Il distribue des préservatifs et propose une formation sanitaire. Il assure le suivi du traitement et met en œuvre la prévention de la transmission du VIH des mères aux enfants.

Cependant, Peter sait qu’il en faudra beaucoup plus que cela pour en finir avec l’épidémie de VIH ici. Il faudra organiser les communautés pour qu’elles se libèrent de la pauvreté tout en remettant en question l’usage antique du jaboya. Avec d’autres agents de santé bénévoles, il a aidé la communauté à mettre en place des groupes de soutien pour les personnes vivant avec le VIH, qui se sont transformés en associations où l’on ne se contente pas de discuter des problèmes de santé, mais où l’on cherche également des solutions pour garantir l’autonomie économique des femmes et des hommes. Ces groupes ne font pas de distinction entre bien-être physique et financier.

Étapes d’une réduction des infections à VIH

Un de ces groupes rassemble régulièrement des femmes et quelques hommes afin de mettre en commun leurs ressources et de prêter de l’argent à des personnes qui souhaitent investir dans diverses activités économiques. Ce groupe est dirigé par une femme qui se nomme Jane Adoya.

Jane Adoya, responsable d’un groupe local de soutien aux personnes vivant avec le VIH, tient une comptabilité minutieuse des contributions et des prêts qui permettent aux membres de créer leur propre activité.

Nul n’est mieux placé que Jane elle-même pour exhorter le groupe à rêver d’un avenir plus vaste et plus brillant. Lorsqu’elle a perdu son mari en 2000, elle a rejoint un groupe semblable dans l’espoir qu’il l’aiderait à trouver un moyen d’élever ses enfants. Le VIH avait pris la vie du mari de Jane, lui aussi pêcheur à Sirongo. C’était à l’époque où, à Sirongo comme un peu partout dans le monde, le traitement contre le virus était inaccessible pour la plupart des personnes touchées. C’était une époque modelée par le pessimisme.

Le groupe l’a aidée à économiser assez d’argent pour louer un bateau qui sort chaque matin avec, à son bord, quatre hommes qu’elle engage pour pêcher pour elle. En quelques années, elle a réuni le capital nécessaire à l’achat de sa propre embarcation, pour 1 000 dollars US. Grâce à cela, elle est en bonne voie pour se libérer de sa dépendance à l’égard des hommes pour son poisson.

Un matin, il n’y a pas très longtemps, alors que son bateau accostait à Sirongo, elle a expliqué d’où elle venait et comment, aujourd’hui, plus aucun homme n’ose lui proposer de transaction à caractère sexuel. C’est désormais elle qui envoie les hommes pêcher pour elle à bord de son propre bateau.

Grâce à un prêt mis en place avec le soutien des agents de santé communautaires locaux, Jane a économisé assez d’argent pour acheter son propre bateau de pêche. Elle tire désormais des revenus de la location de son bateau à des pêcheurs.

Tous les matins, elle entreprend sa marche de la liberté, depuis sa petite demeure proprette d’une pièce perchée au sommet de la colline jusqu’au bord du lac où elle supervise le déchargement par les hommes de son propre poisson. Elle le vend ensuite aux autres femmes – naturellement sans y mettre de condition.

Publié 01 décembre 2016