Lutte contre la tuberculose : les héros de l’arrière-pays

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The Global Fund / Nichole Sobecki

La chasse à un assassin non conventionnel appelle des mesures peu conventionnelles. La tuberculose, cette maladie qui se cache en pleine lumière, a infecté 2 milliards de personnes, soit un tiers de la population mondiale. Chaque année, plus de 10 millions de ces personnes développent une forme évolutive de la maladie et tombent malades – et chaque année, 4,3 millions d’entre elles ne reçoivent aucun traitement. Pour trouver ces « cas manquant à l’appel », les partenaires de la santé en Tanzanie ont recruté une équipe de chasseurs de tuberculose pour le moins inattendue : des guérisseurs traditionnels, d’anciens toxicomanes et des agents de santé bénévoles qui, dans les régions les plus reculées du pays, passent les quartiers au peigne fin pour débusquer la maladie.

Ramadhan Milanzi se précipite dehors comme un possédé ou, à en croire son assistant, parce qu’il est possédé. En ce moment même, il n’est plus l’homme calme qui nous a accueillis dans sa clinique, une maison à deux pièces encerclée d’une mosaïque formée de plaques d’étain et de vêtements. Il est en transe. Il frappe du pied, halète, crie, marmonne des sons incompréhensibles, que son assistant s’empresse d’interpréter. La scène dure une dizaine de minutes, avant qu’il soit parcouru d’un frisson et s’écroule par terre. Puis, tout d’un coup, il est métamorphosé, reprend ses esprits et s’occupe de ses patients, venus le consulter pour diverses souffrances d’ordre physique, spirituel et social.

Chaque matin, M. Milanzi se présente au bidonville Kingugi Kwa Mnyani de Dar es-Salaam, où il offre des solutions rapides à des problèmes aussi divers que des mariages ou des négoces tirant de l’aile, des problèmes d’asthme et bien d’autres soucis.

Il y a cependant une exception : il se garde bien d’intervenir face à la tuberculose.

« J’ai été formé à reconnaître les symptômes de la tuberculose et à accepter que je ne peux pas la guérir », dit-il une fois remis de son état de transe. « Quand quelqu’un se présente avec des symptômes de la maladie, nous le mettons en contact avec les agents de santé communautaires et l’envoyons à l’hôpital pour se faire dépister et soigner. »

Les membres souffrants de la communauté viennent le voir bien avant de pouvoir se rendre dans un établissement de santé, explique M. Milanzi.

Ramadhan Milanzi, guérisseur traditionnel à Dar es-Salaam, en train de soigner un patient.

Milanzi et son collègue, Hassan Juma Tingi, comptent parmi la cinquantaine de guérisseurs traditionnels formés à la recherche des cas manquants de tuberculose en Tanzanie par MUKIKUTE, une organisation à assise communautaire formée de survivants de la tuberculose. Les partenaires de la santé de Tanzanie savent que les gens continueront de se tourner vers les guérisseurs traditionnels comme Hassan et Ramadhan, et en ont fait les porte-drapeaux de la recherche des cas manquants de tuberculose. Ils ont enseigné aux guérisseurs à garder leur lieu de travail – traditionnellement sombre et souvent enfumé – ouvert et aéré pour réduire le risque de transmission de la maladie.

Lors d’une visite récente à son domicile, nous avons trouvé Hassan Tingi en train de soigner Nasri Omar, un jeune homme soupçonné d’être atteint de tuberculose. Nasri était venu voir Hassan Tingi pour une toux constante dont il souffrait depuis deux semaines. Après l’avoir écouté, M. Tingi, pensant qu’il était probablement atteint de tuberculose, a prélevé un échantillon d’expectoration puis s’est mis en rapport avec un agent de santé, qui livrerait l’échantillon à un laboratoire. Lorsque les patients reçoivent un résultat positif, M. Tingi les soutient tout au long du traitement, qui dure généralement plus de six mois. Il les accompagne jusqu’à la fin du traitement, apposant son cachet sur leur fiche médicale après chaque prise de médicament.

Il y a des années, M. Tingi a lui-même été atteint de tuberculose. Il était gravement touché, mais sa médecine traditionnelle ne venait pas à bout de la maladie. Il s’est alors rendu dans un établissement de santé pour se faire traiter, et plus tard il a rejoint MUKIKUTE pour combattre la maladie aux côtés d’autres survivants.

Cartographie des cas manquants de tuberculose

Lors de sa première étude sur la prévalence de la tuberculose à l’échelle nationale, publiée en 2013, la Tanzanie s’est rendu compte que plus de 100 000 cas de tuberculose passent inaperçus chaque année – plus de 100 000 personnes dont la tuberculose n’est pas diagnostiquée, qui ne reçoivent pas de traitement et dont le cas n’est pas signalé. Selon Beatrice Mutayoba, directrice du Programme national de lutte contre la tuberculose et la lèpre, plus de 30 000 personnes non repérées par les systèmes de santé meurent chaque année.

« Nous sommes déterminés à inverser ces tendances, affirme-t-elle. Nous investissons dans la lutte contre la tuberculose dans les établissements de santé et étendons le combat au-delà de ces établissements, en vue d’identifier 70 pour cent des cas manquants de tuberculose et 80 pour cent des cas manquants de tuberculose multirésistante d’ici 2020. »

Les partenaires de la santé internationale peuvent tirer les leçons des efforts de la Tanzanie en vue d’étendre les interventions de proximité aux groupes marginalisés, tandis qu’ils affrontent l’un des problèmes les plus pressants auxquels les programmes de lutte contre la tuberculose sont aujourd’hui confrontés. Selon le Rapport 2016 sur la lutte contre la tuberculose dans le monde, 40 pour cent des 10,4 millions de cas de tuberculose et 80 pour cent des 580 000 cas de tuberculose pharmacorésistante à l’échelle mondiale ne sont pas repérés par les systèmes de santé chaque année.

Ces millions de cas manquant à l’appel se concentrent en Inde, en Indonésie, au Nigeria, au Pakistan, en Afrique du Sud, au Bangladesh, en République démocratique du Congo, au Mozambique, au Myanmar, en Éthiopie, en Thaïlande, aux Philippines, en Ouganda et – oui – en Tanzanie également. Ces quatorze pays représentent plus de 80 pour cent des cas manquants de tuberculose. Pour mettre fin à l’épidémie mondiale de tuberculose à l’horizon 2035, cible fixée dans la Stratégie de l’OMS pour mettre fin à la tuberculose, il est nécessaire de trouver, traiter et guérir davantage de cas de la maladie. Malgré les avancées de la lutte contre la tuberculose, la riposte reste insuffisante, de nombreuses personnes sont laissées pour compte et ne parviennent pas à accéder au traitement. C’est ce que révèle un nouveau rapport du Partenariat Halte à la tuberculose sur le plan mondial 2016-2020 pour éliminer la tuberculose.

Agents de santé communautaires

Parmi les autres soldats sur le pied de guerre en Tanzanie pour atteindre les personnes laissées pour compte dans la lutte contre la tuberculose figure Rashidi Gora, un agent de santé communautaire qui traque les cas manquant à l’appel à Dodoma, dans le centre du pays.

Pour Rashidi, trouver le prochain patient atteint de tuberculose est une mission vitale. Un matin il y a peu, ayant pris congé de sa femme, saisi son sac et enfourché sa moto, Rashidi a pris la direction des villages les plus reculés du district de Kondoa, dans l’intérieur du pays, où les routes accidentées disparaissent dans les champs de millet et de maïs s’étendant à l’infini.

Galerie photo : Rashidi Gora – une journée dans la vie d’un agent de santé communautaire

Au cours de l’année écoulée, Rashidi a testé des centaines de personnes dans les régions fort éloignées des établissements du système de santé classique. Ce n’est pas un travail prestigieux. Rashidi prélève des échantillons d’expectorations, les étale sur une lame pour en faciliter le transport, et les emmène aux laboratoires hospitaliers pour analyse. Dès que les résultats sont disponibles, il reprend la route des villages reculés – souvent à plus d’une heure – pour transmettre les résultats à ses patients. Si le résultat est positif, il met le patient en contact avec la clinique concernée et l’accompagne tout au long du traitement prolongé. D’une voix calme, il prend également le temps d’informer les gens sur les précautions à prendre pour éviter d’être infectés, ou d’infecter les autres.

« Quand j’ai suivi la formation, je suis tombé amoureux du travail d’agent de santé communautaire, et me consacre depuis à sauver ma communauté de cette catastrophe », commente M. Gora. « Le Fonds mondial et MDH m’ont donné la possibilité de me former, maintenant c’est à mon tour d’apporter ma contribution. »

MDH (Management and Development for Health) est une organisation non gouvernementale locale qui prend part aux efforts nationaux d’identification des cas de tuberculose menés par le Fonds mondial et l’organisation à but non lucratif Save the Children. MDH a assuré la formation et le déploiement de plus de 2 000 agents de santé communautaires dans toute la Tanzanie afin de mettre le dépistage et le traitement de la tuberculose à la portée de la population.

Pour pouvoir identifier 100 000 cas de tuberculose manquant à l’appel dans toute la Tanzanie – vaste pays dont la superficie atteint presque celle de la France et de l’Allemagne combinées – les pouvoirs publics se sont associés au Fonds mondial pour former le personnel des établissements de santé à dépister la tuberculose chez l’ensemble des patients, et met les agents de santé communautaires comme M. Gora et les guérisseurs traditionnels comme M. Milanzi en contact avec les systèmes de santé du circuit officiel. Le partenariat investit dans le diagnostic rapide et précis de la tuberculose dans les établissements de santé dans le but d’identifier tous les cas qui se présentent dans les hôpitaux. Le dépistage de la tuberculose est désormais systématique au cours de toutes les consultations médicales, grâce à quoi le nombre de cas de tuberculose détectés au cours de l’année écoulée a plus que doublé.

D’après Sode Matiku, spécialiste de la santé publique en Tanzanie, placer le dépistage de la tuberculose au centre de la stratégie d’élimination de la maladie suppose d’adopter quatre démarches principales : augmenter l’accès à l’information sur la tuberculose à tous les patients des établissements de santé, identifier les dirigeants locaux pouvant faire office de porte-drapeau de la lutte contre la tuberculose, améliorer les services de laboratoire afin de s’assurer qu’aucun cas ne passe inaperçu, et faire participer les communautés à la recherche des cas.

Agents de santé communautaires, guérisseurs traditionnels et agents de santé du circuit officiel, des acteurs de tous les segments de la société ont un rôle vital à jouer dans les efforts de détection des cas de tuberculose manquant à l’appel. Cette diversité d’acteurs et d’interventions axés sur l’identification des cas manquants de tuberculose en Tanzanie changera la donne pour le pays, affirme M. Matiku.

Publié 09 octobre 2017