Là où les balles sifflent, le paludisme tue

Le par Peter Sands, directeur exécutif du Fonds mondial

Dans un camp au Darfour, un nourrisson a de la fièvre. Bien trop souvent, celle-ci est imputable au paludisme, une maladie qui prospère dans le chaos du conflit. Si la famille peut accéder rapidement au diagnostic et au traitement, l’enfant risque peu de développer une forme grave de la maladie, et moins encore de mourir. Mais le temps est compté. Les taux de survie s’effondrent si le parasite n’est pas détecté et traité dans un délai de deux ou trois jours. Quand un conflit sévit et que les structures de soins de santé sont détruites, les chaînes d’approvisionnement en fournitures médicales sont ébranlées et les agentes et les agents de santé sont submergés par le très grand nombre de cas à gérer, trop d’enfants meurent faute de pouvoir accéder rapidement aux soins.

La malnutrition, autre conséquence du conflit, contribue également à la mortalité liée au paludisme. Les enfants mal nourris ont nettement moins de chances de survivre.

Au Soudan comme au Yémen, au Myanmar ou au Sahel, le même schéma se répète. Là où les balles sifflent, le paludisme est encore plus meurtrier. Il arrive même que la maladie tue plus que les combats. Alors que les conflits s’aggravent dans de trop nombreuses régions du monde, nous observons une hausse des cas de paludisme et des décès associés.

C’est en Afrique, qui concentre près de 95 % des décès liés à cette maladie, que la convergence entre conflit et paludisme est la plus dévastatrice. Au Soudan, des millions de personnes ont été déplacées. Des familles sont forcées de vivre dans des campements surpeuplés, souvent dans des zones où la transmission du paludisme était déjà élevée. Les structures de santé ont été endommagées, pillées ou abandonnées. Les chaînes d’approvisionnement sont fracturées. Les systèmes de surveillance – les mécanismes d’alerte précoce qui nous permettent de détecter les flambées épidémiques et d’y riposter – sont affaiblis ou ont complètement disparu.

Avec nos partenaires, nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour contenir la maladie. En 2025, en collaboration avec le ministère fédéral de la Santé du Soudan et l’UNICEF, nous avons lancé une campagne de distribution de 15,6 millions de moustiquaires imprégnées d’insecticide pour protéger quelque 28 millions de personnes – les deux tiers de la population environ – dans les régions les plus touchées. Fin 2025, 12,7 millions de moustiquaires avaient été distribuées, et celles qui restent – principalement destinées au nord du Darfour et aux communautés déplacées à l’intérieur du pays qui vivent dans des camps – devraient l’être d’ici mai 2026.

Fournir une telle protection aux familles au cœur d’un conflit exige de la détermination, du courage et de la souplesse. Des agentes et des agents de santé ont dû franchir des lignes de front. La distribution de moustiquaires a été combinée à d’autres actions, notamment la vaccination et le soutien nutritionnel. Des unités de santé mobiles – en fait des dispensaires montés sur des pickups – assurent désormais le dépistage et le traitement dans des camps de personnes déplacées et des régions isolées. Les agentes et les agents de santé communautaires pallient les lacunes engendrées par la destruction des systèmes de santé formels.

Le Soudan n’est pas un cas isolé. Au Myanmar, l’intensification du conflit alimente une résurgence des cas de paludisme. En Éthiopie, au Nigéria, au Mozambique et en République démocratique du Congo, le paludisme progresse dans les régions où les conflits nuisent aux efforts de surveillance, de prévention, de diagnostic et de traitement.

Dans chacun de ces cas, et dans de nombreuses autres régions touchées par des conflits, nous travaillons avec des programmes nationaux de lutte contre le paludisme débordés et avec des agentes et des agents de santé en première ligne, courageux et dévoués, pour éviter que le problème du paludisme ne se transforme en catastrophe. Mais si ces efforts sauvent des vies et contribuent à réduire la transmission du paludisme, il n’y a pas lieu de se réjouir : dans de trop nombreuses zones de conflit, les cas de paludisme et les décès associés augmentent.

Bien sûr, la meilleure réponse serait de mettre fin aux combats. Il est indéniable qu’un conflit alimente des maladies meurtrières comme le paludisme, ce qui devrait rendre les efforts pour ramener la paix encore plus urgents. Pourtant, nous ne pouvons pas nous contenter d’attendre en espérant. Beaucoup de ces conflits vont durer, leurs causes sous-jacentes étant souvent profondes et complexes. Nous devons donc agir pour contenir le paludisme même quand un conflit fait rage – non seulement pour sauver des vies, mais aussi parce que laisser la maladie se propager ne fera qu’exacerber les divisions, saper la recherche de solutions pacifiques et mettre en danger tout relèvement post-conflit.

Sauver la vie de centaines de milliers de jeunes enfants et de femmes enceintes souffrant d’une maladie évitable et guérissable aggravée par un conflit semble être une proposition tout à fait convaincante. Nous savons ce qui fonctionne. Nous avons les outils. Presque toutes les analyses du rapport coût-efficacité des interventions de santé soulignent les excellentes performances des programmes de lutte contre le paludisme. Pourtant, le financement mondial de cette lutte est en déclin. À l’heure où les conflits, le changement climatique et la résistance vectorielle et parasitaire rendent cette maladie séculaire encore plus meurtrière, l’argent se fait plus rare.

Sur le plan moral, cela est difficile à expliquer ou à justifier. Et il est tout aussi difficile de comprendre la logique de cette baisse des financements d’un point de vue épidémiologique ou économique. L’approche rationnelle face au paludisme consiste à investir suffisamment pour briser le cycle de transmission et éliminer la maladie. Quarante-cinq pays y sont parvenus, beaucoup d’entre eux avec le soutien du Fonds mondial, parmi lesquels, tout récemment, le Timor-Leste et le Suriname. Quand des pays éliminent le paludisme, leur besoin de financement externe s’effondre. Le niveau d’instruction et la productivité du travail bondissent, et la performance des systèmes de santé augmente à mesure que des capacités sont libérées.
Cependant, quand nous n’investissons pas assez, ce qui est la triste réalité dans de nombreuses régions du monde parmi les plus touchées par le paludisme, nous laissons trop d’enfants mourir aujourd’hui et nous créons un problème qui deviendra beaucoup plus grave demain. Le paludisme est implacable : il empire très vite s’il n’est pas contenu et se propage sans se soucier des frontières nationales. À terme, une transmission du paludisme de forte intensité est incompatible avec un développement social et économique soutenu. C’est pourquoi, si nous voulons aider les communautés les plus démunies de la planète à échapper à la pauvreté et à prospérer, nous devrons combattre le paludisme. Laisser la maladie empirer avant d’agir ne fera qu’augmenter le coût de la lutte.

Au Darfour, et dans de trop nombreuses régions ravagées par des conflits, le sort d’un enfant porteur du paludisme dépend, en théorie, de quelques interventions simples : la disponibilité ou non d’outils de prévention, et la possibilité ou non de poser un diagnostic rapide et d’accéder à un traitement efficace.
Ces problèmes peuvent être réglés, mais seulement si nous le décidons.

En cette Journée mondiale de lutte contre le paludisme, nous devrions faire preuve de lucidité face à ce défi. Les conflits remodèlent la situation mondiale du paludisme, rendant la lutte contre la maladie plus difficile, plus complexe et plus urgente. Mais ils ne doivent pas déterminer l’issue de cette lutte.
Nous avons les outils. Nous avons les connaissances. Et nous devons aujourd’hui faire preuve de détermination – pour nous assurer que même dans les régions du monde les plus éprouvées, une maladie qui peut être évitée et traitée ne continue pas de tuer un enfant chaque minute.

Parce qu’aucun enfant, où qu’il se trouve, ne devrait mourir faute d’avoir eu accès à une moustiquaire, à un test ou à un régime thérapeutique simple.

Cet article d’opinion a été publié pour la première fois dans Forbes.