Les progrès contre les maladies infectieuses les plus meurtrières sur le fil du rasoir

Le par Peter Sands, Directeur exécutif

En 2025, le financement international de la santé mondiale a subi des coupures d’une soudaineté et d’une ampleur sans précédent qui ont perturbé les programmes de lutte contre les maladies infectieuses les plus meurtrières au monde. Le VIH, la tuberculose et le paludisme tuent encore des millions de personnes chaque année, et nous, les acteurs de la lutte contre ces maladies, avons craint un tragique recul des progrès durement acquis.

Bien que nous n’ayons pas encore pris la pleine mesure des répercussions, la perspective semble moins alarmante qu’initialement anticipé. Dans plusieurs pays, les services vitaux essentiels se sont révélés d’une remarquable résilience, que l’on doit à la détermination des gouvernements, des communautés et des partenaires à poursuivre la lutte.

Cela dit, les coupures ont tangiblement érodé la couverture des services et les résultats en matière de santé. Selon un récent rapport portant sur plus de 100 pays où le Fonds mondial investit, le nombre de personnes bénéficiant de la prophylaxie préexposition, un médicament de prévention du VIH, est passé de 1,4 million en 2024 à 1,1 million en 2025. Plus de 2 millions d’adolescentes et jeunes femmes ont perdu l’accès aux services de santé essentiels, un recul qui vulnérabilise encore davantage un groupe déjà à haut risque d’infection à VIH.

De même, les programmes de lutte contre la tuberculose ont affiché des réductions ou des interruptions au niveau des activités communautaires, du dépistage des contacts et de la recherche active de cas – toutes des activités essentielles à la détection et au traitement précoces de la maladie et à la prévention de sa propagation. En ce qui concerne le paludisme, plusieurs pays ont enregistré des pénuries de médicaments essentiels, des reculs dans leurs efforts de surveillance et de contrôle de la résistance aux médicaments et aux insecticides et, dans certains cas, des retards dans les campagnes de prévention.

Ces revers ne sont pas bénins. Chacun représente une occasion manquée de prévenir une infection, de détecter rapidement une maladie ou d’orienter une personne vers des soins vitaux.

Pourtant, la situation aurait pu être encore pire. Soumis à une immense pression, les programmes de lutte contre le VIH, la tuberculose et le paludisme à travers le monde se sont remarquablement bien adaptés. Les gouvernements ont intensifié leurs efforts. Les agentes et agents de santé ont tiré le maximum de leurs ressources limitées. Les programmes ont réalisé des gains d’efficacité. Dans de nombreux endroits, les médicaments et les services essentiels ont continué d’être acheminés aux personnes qui en avaient le plus besoin.

Les services de prévention, toutefois, ont été plus gravement touchés que les services de traitement. Pour répondre au déclin du financement international, les pays ont focalisé leurs ressources limitées sur le maintien des traitements vitaux, de sorte que le renforcement à long terme des capacités, comme la formation des agentes et agents de santé et les investissements dans les autres systèmes de santé, a reculé dans l’ordre de priorité. Si cette réorganisation a atténué les répercussions immédiates des coupures, ce fut, dans une certaine mesure, au détriment des progrès à long terme.

Les perturbations auront au moins eu l’effet positif de raviver l’intérêt pour l’efficacité et l’innovation. Les pays trouvent des moyens d’assurer la continuité de services de qualité à un moindre coût, tandis que les percées dans les domaines de la prévention, du diagnostic, du traitement et de la prestation des services améliorent le rapport coût-efficacité.

Par exemple, on utilise le déploiement du lénacapavir, une prophylaxie préexposition injectable deux fois par an, pour relancer la prévention du VIH. Efficace à presque 100 %, le lénacapavir change la donne. Les partenaires déploient le lénacapavir dans les pays africains fortement touchés par le VIH au même rythme que dans les pays à revenu élevé ; les premières livraisons sont arrivées en Eswatini et en Zambie dès novembre 2025, et des introductions sont prévues dans huit autres pays africains. Avec d’autres outils de prévention en cours de développement, comme l’alimatravir, une prophylaxie préexposition à prise orale mensuelle, le lénacapavir pourrait nous permettre de réduire drastiquement le nombre de nouvelles infections à VIH, et nous rapprocher de l’objectif de mettre fin au sida.

En ce qui concerne la tuberculose, des outils de dépistage et de diagnostic innovants abaissent considérablement les coûts de la détection des personnes atteintes de la maladie. La communauté de la santé mondiale a déjà déployé dans plus de 20 pays la radiographie numérique assistée par l’intelligence artificielle, un outil de dépistage qui permet d’identifier les cas présumés de tuberculose avec précision et à faible coût. Les appareils de diagnostic moléculaire à proximité du lieu de soins – déployés dans 13 pays jusqu’à présent – peuvent détecter la tuberculose pour une fraction du prix. Ensemble, ces différents outils aident les pays à élargir la portée de leurs efforts de détection des personnes atteintes de la tuberculose, malgré la contraction des ressources.

Dans la lutte contre le paludisme, les moustiquaires imprégnées d’insecticide à double principe actif pourraient réduire le nombre de cas de jusqu’à 45 % comparativement aux moustiquaires standard, dans les zones de résistance aux insecticides, et ce, pour moins d’un dollar de plus par unité. La plupart des pays ont adopté ces nouvelles moustiquaires, qui comptent aujourd’hui pour 78 % des commandes sur la plateforme d’achats du Fonds mondial.

Les coupures du financement externe ont également galvanisé les efforts visant à accroître les dépenses des pays dans la santé. Les pays se sont engagés avec détermination sur la voie de l’autosuffisance, accélérant leur transition vers des systèmes de santé autofinancés et moins dépendants des ressources extérieures. Mais la transition ne se fera pas du jour au lendemain. Un grand nombre des pays les plus touchés par le VIH, la tuberculose et le paludisme disposent d’une capacité budgétaire restreinte et croulent sous le fardeau de la dette. Ils ne disposent tout simplement pas des ressources financières suffisantes pour atteindre l’autosuffisance à court terme. Toute coupure additionnelle du financement externe, en minant les gains durement acquis jusqu’à présent contre les maladies, rendrait la transition encore plus difficile. Assumer la responsabilité financière de la lutte contre une maladie qui est déjà bien maîtrisée et dont la transmission et la mortalité sont en baisse est une chose, mais le faire pour une menace sanitaire grandissante en est une autre.

La communauté de la santé mondiale s’est révélée plus résiliente et adaptable en 2025 que de nombreux observateurs ne l’anticipaient. Mais il n’y a aucune place pour la complaisance. Le modèle de financement de la santé mondiale qui a accompli des progrès transformateurs au cours des deux dernières décennies n’est plus viable. Les donateurs sont confrontés à des contraintes budgétaires et politiques. Les pays sont aux prises avec des difficultés budgétaires et l’endettement. Les conflits et l’insécurité perturbent les services de santé et augmentent les coûts. Les flambées épidémiques et les phénomènes météorologiques extrêmes accaparent des ressources déjà limitées. La résistance aux médicaments menace des gains durement acquis. Les droits humains et l’accès aux services essentiels sont mis à mal dans plusieurs endroits.

Pour nous adapter à ces nouvelles réalités, nous devons réinventer l’écosystème de la santé mondiale, y compris son financement et son fonctionnement. Il s’agit de résoudre les inefficacités, de combler les lacunes de redevabilité, de focaliser les ressources sur les populations les plus à risque, d’accélérer l’innovation, de renforcer le financement national et le leadership des pays, et d’appuyer un retrait responsable du financement des donateurs sans abandonner les pays avant qu’ils ne soient prêts. Nous devons garder les personnes et les communautés les plus touchées par le VIH, la tuberculose et le paludisme au centre de la prise de décision. Par-dessus tout, nous devons garder en mémoire ce qui est en jeu : des millions de vies, et la santé et le bien-être des communautés les plus pauvres et marginalisées du monde.

Cet article d’opinion a été publié pour la première fois dans Forbes.