L’heure est venue de s’attaquer de front à la tuberculose

Par Peter Sands, Directeur exécutif

dans Opinions le 25 septembre 2018

Il est un temps où l’humanité dans son ensemble doit se rassembler pour venir à bout d’une menace planétaire, où les nations doivent s’unir pour rejeter une injustice. Ce temps est arrivé pour la lutte menée contre la tuberculose avec la réunion de haut niveau que les Nations Unies lui consacrent à New York, le 26 septembre.

Nous l’avons fait pour la variole en 1967, quand la communauté internationale a mis sur pied une campagne qui a réussi l’impensable en éradiquant l’épidémie. Nous l’avons fait également à l’aube du millénaire, quand les dirigeants de la planète ont regroupé leurs ressources pour obliger le VIH à battre en retraite.

Nous devons désormais le faire avec la tuberculose. On ne peut que s’offusquer face au fait qu’une maladie que l’on peut prévenir, soigner et guérir ait tué 1,6 million de personnes l’année dernière, plus que n’importe quelle autre maladie infectieuse. Pourquoi laissons-nous faire les choses ? Il existe une réponse sans artifice à cette question : la tuberculose touche les plus marginalisés, les plus démunis d’entre nous, celles et ceux qui ne peuvent se faire entendre. Tandis que l’épidémie de VIH a déclenché un mouvement mondial poussé par des militants qui ont fait pression sur les gouvernements et les compagnies pharmaceutiques, la tuberculose n’a pas connu une telle mobilisation de soutiens et d’argent.

Il faudra des avancées médicales pour mettre fin à l’épidémie de tuberculose, mais il est rare que la recherche et le développement se concentrent sur des maladies qui touchent avant tout les pauvres. Les deux médicaments antituberculeux les plus récents – la bédaquiline et le délamanide – étaient les premiers à être approuvés depuis 40 ans. Le vaccin le plus couramment utilisé a plus de 100 ans et n’est pas totalement efficace. De nouveaux médicaments et des candidats vaccins sont en phase d’essais cliniques, mais il faudra des années pour que les patients en bénéficient et, globalement, les projets de développement sont loin d’être pléthoriques.

Quoi qu’il en soit, nous pourrions sauver beaucoup plus de vies et diminuer le nombre d’infections avec les outils dont nous disposons aujourd’hui, pour peu que nous investissions suffisamment pour atteindre les plus vulnérables. Plus de 10 millions de personnes ont développé une tuberculose en 2017. Pourtant, près de 4 millions d’entre elles sont passées entre les mailles des filets des systèmes de santé : en d’autres termes, elles n’ont été ni diagnostiquées, ni traitées. Les personnes que nous ne parvenons pas à atteindre en souffrent et, trop souvent, en meurent. Naturellement, elles continuent aussi de propager la maladie. La tuberculose se transmet par voie aérienne. La personne assise à côté de vous dans le bus ou dans un avion pourrait très bien être l’une des millions qui manquent à l’appel. Il est impossible d’endiguer une épidémie en laissant de côté plus de 36 pour cent des personnes qui la contractent.

Pire encore, nous assistons à une progression rapide de la tuberculose pharmacorésistante – la forme la plus effrayante de résistance aux antimicrobiens. En 2017, quelque 600 000 personnes en sont tombées malades et environ la moitié d’entre elles seulement est allée au bout d’un traitement long et désagréable. L’autre moitié a péri ou continue de propager les « superbactéries » à d’autres. En tolérant que des millions de personnes atteintes de tuberculose ne soient pas traitées ou le soient mal, nous créons les conditions pour qu’une menace majeure pèse encore plus lourdement sur la sécurité sanitaire mondiale.

Vaincre la tuberculose répond à une logique économique. La tuberculose touche les individus dans la force de l’âge, lorsqu’ils peuvent apporter leur meilleure contribution à leur famille et à leur communauté. Selon les estimations d’une étude menée par KPMG au nom du Caucus mondial sur la tuberculose, 28 millions de personnes mourront de la maladie entre 2015 et 2030 si rien n’est fait, ce qui amputera l’économie mondiale de mille milliards de dollars US. Du reste, de nombreux experts jugent ce coût largement sous-estimé, puisqu’il ne tient pas compte du coût que doivent supporter les systèmes de soins de santé et les communautés pour s’occuper des malades, ni celui que représente pour les familles la perte des personnes qui pourvoient à leurs besoins.

La Réunion de haut niveau des Nations Unies sur la tuberculose, qui regroupe des dizaines de chefs d’État et de gouvernement, réunit toutes les conditions pour devenir un jalon historique dans la lutte contre la maladie. Nous avons besoin de toute urgence que les dirigeants politiques s’engagent à aller au-devant des personnes qui manquent à l’appel, de manière à réduire l’écart entre le nombre de personnes qui tombent malades et celui des patients qui sont diagnostiqués et traités. Du reste, nous devons veiller à ce qu’ils rendent des comptes pour que cela se vérifie en comparant les progrès accomplis aux cibles fixées pour chaque pays.

Pour réduire cet écart et accélérer la recherche et le développement, il faudra de l’argent. Selon le Rapport 2018 de l’OMS sur la lutte contre la tuberculose dans le monde, le déficit de financement pour la seule année 2018 s’élève à 3,5 milliards de dollars US, un chiffre qui sera pratiquement appelé à doubler d’ici 2022. Pourtant, le retour sur cet investissement, tant en vies épargnées qu’en termes économiques, serait extraordinairement élevé.

Dans le Programme de développement durable, les dirigeants de la planète se sont engagés à mettre fin à la tuberculose à l’horizon 2030. Nous ne sommes pas sur la voie qui nous permettrait d’atteindre cet objectif, mais si nous saisissons l’occasion de la Réunion de haut niveau de Nations Unies sur la tuberculose pour dynamiser l’engagement politique et mobiliser les moyens financiers, nous pouvons infléchir cette trajectoire de façon décisive. Dans la lutte contre la tuberculose, le moment est venu.

Cet article d’opinion a été publié à l’origine par la Fondation Thomson Reuters.